A la marge d’une exposition : Samuel Courtauld, Bloomsbury et les Keynes

Depuis le 20 février et jusqu’au 17 juin, la Fondation Louis Vuitton présente 110 œuvres impressionnistes ayant appartenues à l’industriel Samuel Courtauld.

Bien qu’à Londres, l’Institut Courtauld soit installé sur le Strand, en plein cœur de la ville, le nom de son bienfaiteur est assez largement ignoré. Ce qui est moins connu encore sont ses liens avec le groupe de Bloomsbury et son amitié avec l’économiste John Maynard Keynes et son épouse, Lydia Lopokova. Il a connu cette dernière lorsqu’elle dansait encore dans les « ballets russes » de Diaghilev. D’ailleurs, si Courtauld n’avait pas été marié à Elizabeth, plus couramment surnommée Lil, il l’aurait peut-être épousée ! En effet, l’industriel n’était pas seulement collectionneur de tableaux. Il aimait aussi les femmes et les voitures de luxe. Plus tard, il revendra d’ailleurs sa Rolls Royce à Keynes ce qui lui vaudra les moqueries un peu jalouses de sa grande amie, Virginia Woolf.

Samuel Courtauld est l’héritier d’un magnat du textile. Il a arrondi sa fortune en se spécialisant dans la viscose ce qui lui permet de satisfaire ses caprices de collectionneur et de fréquenter les salons. Son attirance pour l’art le rapproche du Groupe de Bloomsbury qui réunit des intellectuels, Keynes, bien sûr, mais aussi des écrivains comme Virginia Woolf ou E.M. Forster, des critiques d’art comme Clive Bell et des artistes comme Roger Fry, Vanessa Bell et Duncan Grant. Certaines de leurs peintures sont d’ailleurs exposées à l’Institut dans la salle dédiée aux travaux d’art de Bloomsbury. Ce groupe, à la recherche de nouveautés « non conventionnelles » a exercé une forte influence intellectuelle dans l’Angleterre de la première moitié du XX° siècle. Il défendait une éthique éloignée de la morale conventionnelle fondée sur l’athéisme, le pacifisme et la liberté des mœurs.

C’est Roger Fry, qui dès avant la guerre avait fait connaitre les post-impressionnistes à l’Angleterre et s’était associé à la sœur de Virginia Woolf, Vanessa Bell et son compagnon, Duncan Grant, qui fut par ailleurs l’amant de Keynes. C’est Fry également qui avait ainsi convaincu Courtauld d’acheter les Cézanne aujourd’hui présentés à la Fondation Louis Vuitton. A sa mort accidentelle, en 1934, Virginia s’attèlera à une longue biographie qui ne sera publiée que quelques mois avant son suicide.

C’est sans doute au 46, Gordon Square, chez Keynes, que l’industriel commence à courtiser Lydia Lopokova à l’occasion d’une réception donnée en l’honneur de Diaghilev. Pourtant l’économiste comptait bien profiter de cette invitation pour renouer avec la ballerine qu’il avait commencé à approcher quelques mois auparavant avant qu’elle ne disparaisse mystérieusement pour réapparaitre à cette occasion. En fait, Courtauld en entrainant Lydia dans de longues virées motorisées, lui permettait de rendre jaloux un Maynard Keynes qu’elle trouvait trop hésitant. Est-il sérieux quand il lui écrit en septembre 1923, deux ans avant leur mariage, « je vais voir Lil et nous aurons ensemble une sérieuse discussion sur vous et Sam [Samuel Courtauld] » ?

Mais c’est Maynard qu’épousera Lydia. Lui-même grand collectionneur, il se rapprochera de Courtauld et son épouse de Lil. Quand Keynes est absent, à Cambridge ou à l’étranger, ce sont les Courtauld qui la distraient. Quand elle danse à Paris, le couple fait le voyage pour promener la danseuse esseulée à Longchamp et lui faire connaitre les meilleurs restaurants de la capitale. Quand elle est lasse de la fréquentation de Bloomsbury, où les amis les plus proches de Maynard Keynes, Virginia Woolf et sa sœur Vanessa Bell lui font bien sentir qu’elle n’est pas à sa place, c’est chez eux qu’elle se réfugie. Quand elle a besoin d’argent pour financer ses spectacles, c’est vers le magnat du textile qu’elle se tourne.

La mort brutale de Lil en 1931 est un coup dur. C’est à ce moment là que Courtauld commence à faire don de sa collection à la Fondation qui porte son nom. Non seulement elle expose, mais elle organise des conférences et, bientôt, enseignera l’histoire de l’art. Un des intervenants les plus brillants est Anthony Blunt qui tout en se spécialisant dans la peinture classique française, et tout particulièrement, Nicolas Poussin, défend presque fanatiquement la peinture moderne. C’est un grand amateur de Picasso, un ami de Lydia, rencontré à Rome en même temps que sa première épouse, Olga Khokhlova, avec qui elle partageait la scène. Blunt était lui aussi très proche de Bloomsbury et de Keynes qui l’avait introduit dans son cercle d’intimes. Il rêvait de devenir le directeur de la Fondation et le deviendra effectivement en 1947, juste avant la mort de Courtauld. On apprendra bien plus tard qu’il était un des cinq espions de Cambridge et qu’il avait organisé l’exfiltration vers l’Union soviétique de ses amis Guy Burgess et Donald Maclean (en savoir plus).

En 1941, lorsqu’à Washington, Keynes est chargé de négocier les prêts-bails qui aideraient l’Angleterre à financer la guerre, le secrétaire au Trésor, Henry Morgenthau, sans doute aiguillonné par son assistant Harry Dexter White, s’étonne de voir la délégation britannique conduite par un universitaire bénévole plutôt que par un diplomate ou un haut fonctionnaire du Trésor. Renseigné par ses agents, il soupçonne Keynes d’être missionné par Samuel Courtauld pour saboter le rachat d’American Viscose qu’impose le gouvernement américain, prêt à reprendre tout ce que les Anglais possèdent comme préalable à leur aide.

Cette affaire ne facilitera pas l’amorce de négociations qui se prolongeront jusqu’à Bretton Woods.

Références :

Carter Miranda, Anthony Blunt. His Lives, London : MacMillan, 2001.

Hill Polly & Richard Keynes, Lydia and Maynard. Letters between Lydia Lopokova and John Maynard Keynes, London : André Deutsch, 1989

Mackrell Judith, The Bloomsbury Ballerina: Lydia Lopokova, Imperial Dancer and Mrs John Maynard Keynes, London : Weidenfeld & Nicolson, 2008

Skidelsky Robert, John Maynard Keynes, vol. 2, The Economist as Saviour: 1920-1937, London: Macmillan

Skidelsky Robert, John Maynard Keynes, vol. 3, Fighting for Britain 1937-1946, London: Macmillan

Siroën Jean-Marc, John Maynard Keynes et le cercle des espions, The Conversation, 31 mai 2018

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s