À la Une

Mondialisation à la dérive. Europe sans boussole

Les bonnes feuilles

Le populisme

Le populisme se caractérise par le rejet des élites dirigeantes et du « système ». Il s’accommode des discours démagogiques. Il ne voit dans la complexité du Monde qu’un artefact destiné à endormir les peuples pour mieux les duper. Il se décharge de ses frustrations sur des boucs émissaires plus ou moins bien choisis, avec des récriminations qui sans toujours être sans fondement, deviennent l’explication simple et fallacieuse d’un Monde anxiogène. La dénonciation l’emporte sur la proposition. Le populisme doit trouver dans les rumeurs et les fausses informations, les arguments qui accusent et font peur. Il devient vite un nationalisme, souvent teinté de xénophobie tellement il est facile et rassurant de rejeter sur l’étranger la responsabilité de ses malheurs… La tentation du repli nationaliste c’est aussi une tentative pathétique de simplifier les choses.

Le retour du protectionnisme au XIX° siècle

Les effets d’un protectionnisme qui n’implique pas la puissance dominante, le Royaume Uni, sont plus que compensés par la baisse des coûts de transport et l’expansion de la demande étrangère. Certains historiens, comme Bairoch ou O’Rourke remarquent même que les pays protectionnistes (essentiellement l’Europe continentale et les États-Unis) ont connu des taux de croissance plus élevés, stimulant ainsi le commerce international. Cette phase d’expansion se prolonge et c’est une Europe prospère qui, en 1914, s’engage dans une guerre, plus absurde encore que toutes les autres, que nul n’avait vu venir et que personne ne saura empêcher.

Le Traité de Versailles

Le Traité de Versailles impose la dislocation des Empires vaincus pour mieux préserver celui des Empires vainqueurs. Il ampute l’Allemagne de territoires germanophones que plus tard Hitler s’empressera d’annexer. … Les pays alliés ne souhaitent pas favoriser la formation de zones commerciales régionales. Ils imposent la clause de la nation la plus favorisée à l’Allemagne et aux pays créés ou reconfigurés comme l’Autriche, la Tchécoslovaquie ou la Hongrie, ce qui empêche tout regroupement régional. Les yeux des grandes puissances européennes, la France et l’Angleterre, se portent d’ailleurs moins sur l’Europe que sur leur Empire, élargi par un Traité de Versailles qui reconnait pourtant le droit à l’autodétermination des peuples. La construction européenne attendra.

La mondialisation commerciale

Le « taux d’ouverture » est … le rapport entre la valeur du commerce et celle de la production. Le plus souvent on utilise le ratio entre les exportations et le PIB (Produit Intérieur Brut).

Il est un QCM amusant à réaliser : situer les limites de l’intervalle à l’intérieur duquel pourrait se situer ce ratio. La réponse parait simple : le taux d’ouverture se situera nécessairement entre 0% (le pays n’exporte rien) et 100% (le pays exporte tout) et le bon sens l’emportera sans aucun doute dans le sondage. Mais, comme parfois en économie, le bon sens a tort. En 2016, les exportations de biens et services représentaient 187% du PIB de Hong Kong et 172% de celui de Singapour. Cette anomalie n’en est pas une. Le taux d’ouverture, cet indicateur si prisé, compare deux grandeurs qui ne se comparent pas. Le taux d’ouverture peut à partir de 0% augmenter, sans limite. Il peut même théoriquement friser l’infini, si un pays imaginaire de la taille d’une boîte à lettre, importait puis réexportait tout sans ajouter la moindre valeur. C’est une faute élémentaire, trop souvent entretenue par ceux, statisticiens et économistes, qui sont pourtant en charge de la dénoncer.

Les traités commerciaux – ratification dans l’Union Européenne

Le vrai débat ne se limite pas au caractère démocratique ou non de la procédure de ratification, mais sur la nature même du projet Européen. La politique commerciale commune, voulue dès le Traité de Rome de 1957, est incontestablement la principale touche fédérale d’une Union qui n’aspire plus à l’être. Par ses traités successifs, l’intégration européenne a pourtant progressé. Elle a étendu les domaines de sa compétence exclusive, réduit l’exigence d’unanimité, démocratisé les prises de décisions en donnant davantage de responsabilités au Parlement européen, dont celui de ratifier les accords commerciaux.  On peut, bien sûr, regretter cette évolution. Mais les opposants à la nouvelle procédure de ratification, qui respecte les traités et les clarifie, comptent aussi dans leurs rangs des Européens convaincus qui devraient comprendre que critiquer le principe même d’une ratification par les seules instances européennes, c’est défendre une régression vers une conception dure et eurosceptique d’une « Europe des Nations » qui serait, de fait, une « non-Europe ». Peut-on à la fois regretter l’incapacité de l’Europe à traiter de questions qui relèvent (plus ou moins) de la compétence exclusive des États comme le traitement des flux migratoires, l’accueil des réfugiés, le dumping fiscal et en même temps, lui contester la légitimité d’agir dans les domaines qui relèvent, depuis l’origine, de sa compétence ?  

Le post-multilatéralisme

Pour les Etats-Unis comme pour l’Union Européenne, la montée des pays émergents et, en tout premier lieu de la Chine, et l’affaiblissement du soutien politique aux accords multilatéraux – le cycle de Doha -, ont affaibli le pouvoir de leadeurship qu’ils exerçaient jusqu’alors. La stratégie du Président Obama (2009-2017), en ligne avec celle de ses prédécesseurs, est appropriée par les Commissions Barroso (2004-2014). Il s’agit de promouvoir un « post- multilatéralisme » qui contournerait une OMC défaillante, rivée à une conception trop étroite des relations commerciales, incapable de se saisir des sujets de l’ancienne économie, comme la concurrence, les investissements ou les marchés publics et moins encore des thèmes de la nouvelle comme le commerce électronique ou la protection des données. Plus grave encore, peut-être, l’OMC ne répondrait plus aux inquiétudes de la société civile notamment en ce qui concerne les droits sociaux, les questions environnementales ou la sécurité alimentaire.

Mais comment promouvoir le post-multilatéralisme sans pour autant rejeter les valeurs multilatérales, fondées sur la recherche de compromis et la valorisation d’intérêts partagés ? La réponse sera : par des méga-accords commerciaux de la « nouvelle génération » qui établiraient de nouvelles normes sur de nouveaux sujets. Ils s’imposeraient à tous dès lors que cumulés, ils représenteraient l’essentiel du commerce international. Les pays récalcitrants, la Chine d’abord mais aussi l’Inde ou le Brésil, n’auraient plus d’autre choix que de s’y rallier par « effet domino », universalisant ainsi les nouvelles règles du jeu du commerce international.

Les déficits américains

Le déficit commercial américain, d’ailleurs à moitié couvert par son excédent dans les services, est dû au simple fait que l’Amérique dépense plus qu’elle ne produit. Elle doit donc s’endetter pour couvrir la différence, ce qui ne lui pose aucun problème puisque le Monde achète, vend et prête en dollars. C’est grâce à son hégémonie monétaire que l’Amérique peut donc offrir durablement à ses citoyens plus qu’ils ne produisent quitte, parfois, à ce qu’ils s’endettent au-delà de toute raison et déclenchent des crises financières mondiales, comme en 2007 avec la crise des subprimes. Les autres pays déficitaires n’ont pas cette chance.

Le déficit américain est ainsi la preuve de son hégémonie, pas de sa faiblesse. Quant aux pays excédentaires – l’Allemagne, la Chine, …- le statut de « gagnant » que leur confère Donald Trump signifie seulement qu’ils se privent en dépensant moins qu’ils ne produisent. Ils dégagent ainsi un surplus qui financera … le déficit américain et l’endettement des ménages.

Le libre-échange

Dès lors que, pour l’économie dans son ensemble, les gains de l’échange l’emportent sur les pertes, le libre-échange avec les pays du Sud doit être considéré comme économiquement efficace. Le reste revient à l’intendance, c’est-à-dire à la politique.

Oui, mais, au même moment, l’héritage keynésien et beveridgien de l’après-guerre était discrédité au profit d’un libéralisme, confiant dans les marchés et opposé par principe à la redistribution des richesses considérées comme distorsives et désincitatives. Cette révolution libérale ne laisse alors plus beaucoup d’espace à l’ « indemnisation » des perdants. Malgré tout, dans les années 1990 et 2000, il n’est pas laissé vide. Les Etats-Unis peuvent se prévaloir de programmes d’assistance aux travailleurs et les pays européens maintiennent, non sans quelques révisions, leurs allocations chômage et leurs transferts sociaux. Mais ces sparadraps, qui restent trop longtemps collés aux doigts des « perdants », ne suffisent pas à empêcher l’hémorragie. Tous ne jugent d’ailleurs pas ces « indemnisations » utiles. La fameuse mobilité du travail aux Etats-Unis et la liberté de circulation des travailleurs dans l’Union européenne ne devraient-elles pas permettre aux secteurs exportateurs de recruter les travailleurs laissés sur le carreau, quitte à leur faire abandonner leur région ou leur pays d’origine ? Le Marché unique favorisera ces transferts, que défend d’abord la très libérale Angleterre avant de s’en effrayer. Mais ces mouvements ne font que déplacer les inégalités. Les travailleurs en mobilité devront non seulement s’adapter aux nouveaux métiers mais aussi monter en qualification faute de quoi l’emploi trouvé leur éviterait peut-être le chômage, mais pas la chute de leur niveau de vie et de leur statut social. De fait, la mobilité du travail n’a suffi nulle part à régler les problèmes.

L’Europe, ouverte à tous les vents ?

Le discours selon lequel l’Union Européenne serait le seul territoire « ouvert à tous les vents de la concurrence mondiale » a été, et reste, très souvent tenu par les politiciens populistes pour dénoncer son « libre-échangisme » et ses effets supposés néfastes sur l’emploi. En réalité, ce sentiment d’être l’« idiot », le nice guy, de la mondialisation s’exprime à peu près partout dans le Monde car les protectionnistes sont toujours les autres. Le populisme se nourrit de cette croyance partagée et contradictoire, aux Etats-Unis, comme en Europe.

Mais tout le Monde ne peut avoir raison : l’Europe ne peut être moins protectionniste que les Etats-Unis qui seraient eux-mêmes moins protectionnistes que l’Europe… C’est bien pourtant cet outrage à la commutativité qui assourdit nos oreilles.

…. L’Europe, n’est pas une forteresse comme le craignaient les Etats-Unis et comme l’affirment encore parfois les autres pays. Mais l’Europe n’est pas non plus cette vaste plaine ouverte aux vents polaires de la concurrence internationale à coup sûr déloyale, comme le proclament les eurosceptiques et les populistes. Elle n’a aucune leçon à recevoir de ses partenaires commerciaux, mais elle n’a pas à en donner non plus.

Les méfaits de la mondialisation financière

[L’] expansion de la finance est spéculative par nature. Les grandes fortunes qui se sont accumulées ne sont pas fondées sur de véritables richesses mais sur le pari de la richesse. Lorsqu’un immeuble voit sa valeur doubler en dix ans, aucun bien supplémentaire n’a été produit. La valorisation ne figure donc même pas dans le PIB. Elle ne crée pas d’emplois. L’enrichissement est nominal. La « création de valeur » qui a longtemps enluminé le discours des grands dirigeants n’est souvent qu’une dilatation du vide. Ces fortunes sont donc fragiles et reposent sur du sable. Elles s’effondrent parfois sous les assauts de tempêtes financières qui corrigent sévèrement les joueurs de cette économie que Keynes qualifiait de « casino ».  Le krach de 1929 a anéanti bien des fortunes. Après la guerre, il faudra attendre 1987 pour renouer avec ces épisodes qui voient l’éclatement d’une « bulle spéculative » boursière. En 2007 elle atteindra l’immobilier avant de se propager aux bourses mondiales.

Populisme et illibéralisme

Dans le roman populiste, la vie est un jeu « perdant-gagnant » où c’est la minorité – le « système » – qui gagne toujours et s’oppose à la politique qui servirait le peuple. Cette minorité composée d’élites mondialisées et quasi-apatrides est un ennemi potentiel qu’il faut empêcher de nuire. Restaurer la volonté du peuple majoritaire exige donc qu’on en abaisse les droits. Le populisme recoupe ainsi fréquemment cet « illibéralisme » à la Orban, à la Kaczynski, à la Erdogan ou à la Poutine. On s’attaquera aux cours suprêmes, à la justice, à la presse, aux ONG, aux syndicats tous complices d’un « système » plus ou moins comploteur soumis à l’oligarchie. Dans les pays gouvernés par des populistes, comme la Pologne, la Hongrie, la Turquie ou la Russie, les contre-pouvoirs furent les premiers visés et souvent les premiers sanctionnés. La presse, ce « quatrième pouvoir » en revendiquant son indépendance devient la cible privilégiée. C’est au peuple et à ses réseaux sociaux – ou à son guide – de dire ce qui est fake news et ce qui ne l’est pas, et non à la réalité des faits qui deviennent …alternatifs.

Pourtant, les contours du « système », des élites ou de l’oligarchie, ne sont jamais tracés. D’ailleurs, pour beaucoup, il se cache pour mieux manipuler le Monde gouverné par quelque société secrète. Cette imprécision est commode car chacun peut y faire entrer qui il veut. Le « système » ratisse large et peut être dénoncé par des fascistes racistes et antisémites, des anti-impérialistes, des catholiques traditionnalistes, des néopaïens, des anarchistes de droite ou de gauche, des identitaires et tant d’autres encore. À chacun et à chaque époque son « bouc émissaire », ce minoritaire qui doit assumer tous les maux.  Chaque flambée populiste doit ainsi enflammer le bûcher qui consumera ses sorcières, le juif, l’émigré, la minorité ethnique, l’Europe, l’impérialisme américain, le capitaliste, le banquier, le lobby, le FMI, les féministes, etc…

Les populismes se construisent aussi sur l’histoire et la culture des peuples. Dans la France colbertiste les populistes déploreront par réflexe le retrait de l’état et l’ouverture des frontières davantage que les anciennes puissances à tradition libérale et maritime comme l’Angleterre ou les Pays-Bas.  Les pays « communautaristes », comme les Etats-Unis, le Brésil ou les Philippines s’attaqueront à une « discrimination positive » qui favoriserait trop les minorités. Les pays qui n’ont retrouvé leur souveraineté que très récemment et parfois après avoir subi des conflits ou des épurations ethniques s’opposeront encore plus que les autres aux migrants.

Avec l’ « antisystème » vient le repli. Un repli sur le national et l’identitaire qui peut glisser sur le régional comme en Belgique, en Italie, en Espagne voire en Allemagne. Mais même cet isolationnisme n’est pas commun à tous les populismes. L’Angleterre ne quitte pas l’Europe pour s’isoler dans son île mais pour retrouver le Monde qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Grâce au Brexit, elle humera de nouveau les embruns de l’Océan pour revivre l’époque glorieuse où ses navires quittaient Liverpool, voiles au vent, pour commercer sur les quatre continents. C’est du moins ce que les populistes qui ont porté le Brexit ont fait croire à leurs électeurs avant tout préoccupés par l’afflux d’immigrés européens à qui l’Angleterre libérale avait pourtant ouvert la porte quand d’autres pays, plus prudents, avaient repoussé les échéances.

Les pays qui se sont vus comme des puissances sont des terreaux favorables au populisme qu’elles aient été déchues, comme l’Angleterre, la France, l’Autriche, la Hongrie, humiliées comme la Russie, la Chine, la Turquie et peut-être demain, l’Allemagne, ou encore fragilisées par des puissances rivales en formation, comme les Etats-Unis.

Inégalités et populisme

L’Europe est une des régions la plus touchée par le populisme alors qu’elle est celle où les inégalités sont parmi les plus faibles, là où les 1% les plus riches accaparent la part la plus faible du revenu (13% tout de même, mais 20% aux Etats-Unis). C’est aussi en Europe qu’entre 1980 et 2016 elles ont le moins augmenté. Lorsqu’on observe le coefficient de Gini… l’Europe est en moyenne plus égalitaire que la plupart des autres pays du Monde. Selon les estimations l’indice se situe autour de 0,31 dans l’Union européenne et de 0,41 aux Etats-Unis. Mais surtout, au sein de l’Union européenne ce ne sont pas les pays les plus inégalitaires qui sont les plus séduits par les sirènes populistes : la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie, la Slovénie, l’Autriche ou la France ont ainsi un indice de Gini inférieur à la moyenne européenne. Certains d’entre eux connaissent également des taux de chômage bas et même, pour certains, inférieurs à 4% (RU, Hongrie, Pologne, Autriche). La Pologne est le seul pays de l’UE à avoir conservé pendant la crise de 2008 des taux croissance positifs. L’Italie, qui sous l’influence de Silvio Berlusconi, avait lancé la vague populiste en Europe, est l’exception qui confirme la règle. C’est peut-être un hasard, mais ce « fait stylisé » nous fait douter de l’idée reçue selon laquelle le populisme trouverait autant que cela son origine dans la montée des inégalités.

Populisme et inégalités

Si l’électeur populiste s’estime victime d’injustice, c’est moins du fait de l’insolence des grosses fortunes, que des avantages dont ils s’estiment injustement privés. Il se compare à son proche, au plus malheureux que lui ou à l’à peine plus riche, moins au milliardaire dont il sait le statut inaccessible. Le pauvre d’à côté est un rival bien plus dangereux car c’est avec lui qu’il est en concurrence pour l’emploi, la promotion, ou les prestations sociales. C’est d’ailleurs une règle bien établie que pour un pays, un territoire ou un individu, c’est toujours avec son proche que les rivalités sont les plus dures et l’hostilité la plus vive. 

Ainsi, les effets de seuil dans les politiques sociales sont particulièrement délétères en frustrant les classes moyennes trop riches, parfois de quelques euros, pour en bénéficier. Dépasser un seuil qui donne droit à des exonérations ou à des avantages sociaux équivaut à appliquer un taux marginal d’imposition exorbitant, une trappe à pauvreté qui sanctionne ceux qui parviennent à s’en échapper et exacerbe le sentiment d’injustice. Le revenu universel supprimerait certes ces frustrations, mais son financement impliquerait une révolution fiscale qui fera hésiter encore longtemps les gouvernements.

Gilets jaunes

Le thème de la mondialisation « malheureuse » a bien été avancé, mais moins par les gilets jaunes que par des commentateurs et intellectuels récitant le discours convenu et simplificateur d’une opposition entre les métropoles globalisées et les « territoires » oubliés. De fait, l’antimondialisme et le protectionnisme n’ont pas été le thème fédérateur retenu dans les slogans, graffitis ou banderoles.  Si l’évasion fiscale et les GAFA ont bien été huées, la critique du libre-échange est restée bien discrète. Les gilets jaunes n’ont pas commis cette contradiction-là : hausse du pouvoir d’achat et augmentation des droits de douane…

Quoiqu’il en soit, le mouvement des gilets jaunes a mis en évidence les failles du système fiscal et redistributif français. Malgré son caractère considéré ailleurs comme plutôt généreux, la fiscalisation de la protection sociale (via la CSG) et des transferts sociaux a montré ses limites. Si les facilités accordées au « riches » pour contenir leurs impôts ont contribué à la croissance des inégalités (d’ailleurs plus modérée en France que dans la plupart des autres pays) et peuvent être légitimement critiquées pour cela, on aurait tort d’ignorer les effets nocifs d’inégalités plus « horizontales », c’est-à-dire entre individus proches en termes de revenu et de niveau de vie, provoquées par d’absurdes effets de seuil. Ces planchers et plafonds peuvent ainsi aller jusqu’à abaisser le revenu net (après impôts et transferts sociaux) des ménages quand les revenus de leur travail augmentent. C’est donc la logique même du système fiscal qui, parce qu’il ne parvient plus à assumer ses fonctions progressives et redistributrices, doit être revu en profondeur. Un revenu universel intégré à l’impôt (on pourrait oser le terme d’impôt négatif s’il n’avait pas été proposé par le sulfureux ultra-libéral Milton Friedman …) reste une piste à explorer. Il concilierait deux principes « républicains » abimés : l’universalité des transferts sociaux et la progressivité de l’impôt. 


Comprendre le protectionnisme de Donald Trump

Extrait de « mondialisation à la dérive. Europe sans boussole » (commander sur http://www.amazon.fr)

Donald Trump a réveillé la tentation protectionniste des Républicains. Il l’a même exaltée. Mais il ne l’a pas créée. Il redonne vie à une idéologie plus unilatérale qu’isolationniste et qui n’aime porter son regard que sur l’Amérique. Ce libéral issu d’un pays si peu impliqué dans la mondialisation, dénie au marché et au capitalisme mondial le droit de réallouer les productions dans les régions où elles seront les plus efficaces. C’est la mondialisation de la chaîne de valeur qu’il attaque en espérant bien que ses menaces protectionnistes favoriseront la relocalisation d’activités égarées en Asie ou en Europe. Tel était bien l’objet de la renégociation de l’ALENA qui a surtout abouti au durcissement des règles d’origines.

Le Président Trump ne s’intéresse au Monde qu’attiré par quelque bénéfice à saisir. Il rompt ainsi non seulement avec l’internationalisme démocrate, mais aussi avec l’intermède « néo-conservateur » de George Bush Jr qui conférait à l’Amérique la mission d’apporter l’économie de marché et la démocratie aux pays qui ignoraient ses vertus. Le slogan de Donald Trump, « America First » est ainsi repris d’une multitude de « comités » ou de partis éphémères qui ont en commun un isolationnisme qui ne se dissimule plus derrière le pacifisme, comme en 1940, le « comité America First » de Charles Lindbergh. Mais Donald Trump propage une vision plus cynique selon laquelle l’Amérique gaspillerait sa puissance en cédant trop aisément aux autres au lieu de la mettre au service des seuls intérêts de l’Amérique. Il puise sa science dans son passé de businessman qui, assuré de son expérience dans les affaires, se voit extraordinaire négociateur y compris avec Vladimir Poutine, Xi Jinping et Kim Jong-un, plus d’ailleurs qu’avec Angela Merkel ou Justin Trudeau !

Le « multilatéralisme » issu de l’après-guerre repose sur le postulat d’un jeu « gagnant-gagnant » qui impose des règles stables et négociables. À contrario, l’ « unilatéralisme » de Donald Trump ne croit qu’à la fatalité d’un jeu gagnant-perdant. « Nous faisons autant de perte que l’étranger fait de gain » disait déjà, quatre siècles plus tôt, le mercantiliste Antoine de Montchestien (1575-1621) dans son Traité d’économie politique. Si l’« internationalisme » hérité de Wilson ou de Roosevelt considère que ce qui est mauvais pour le Monde risque fort de l’être aussi pour l’Amérique, l’ unilatéralisme de Trump postule que ce qui est bon pour le Monde est nécessairement mauvais pour les Etats-Unis. Comme tout mercantiliste primaire, l’abyssal déficit commercial américain, qui se situe autour de 800 milliards de dollars, serait la preuve de leur statut de perdant alors même que leur puissance les prédestine à être « gagnants ». Dès lors « Les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner » comme il l’affirme dans un de ses tweets qui, peut-être, restera dans l’histoire.

Le raisonnement ne se contente pas d’être faux : c’est un contresens et une erreur d’analyse qui risque, cette fois, de faire payer au Monde les inconséquences de la politique économique américaine. Le déficit commercial américain, d’ailleurs à moitié couvert par son excédent dans les services, est dû au simple fait que l’Amérique dépense plus qu’elle ne produit. Elle doit donc s’endetter pour couvrir la différence, ce qui ne lui pose aucun problème puisque le Monde achète, vend et prête en dollars. C’est grâce à son hégémonie monétaire que l’Amérique peut donc offrir durablement à ses citoyens plus qu’ils ne produisent quitte, parfois, à ce qu’ils s’endettent au-delà de toute raison et déclenchent des crises financières mondiales, comme en 2007 avec la crise des subprimes. Les autres pays déficitaires n’ont pas cette chance.

Le déficit américain est ainsi la preuve de son hégémonie, pas de sa faiblesse. Quant aux pays excédentaires – l’Allemagne, la Chine, …- le statut de « gagnant » que leur confère Donald Trump signifie seulement qu’ils se privent en dépensant moins qu’ils ne produisent. Ils dégagent ainsi un surplus qui financera … le déficit américain et l’endettement des ménages.

C’est aussi parce que les Etats-Unis ont cette capacité de créer la monnaie internationale que le Président Trump peut impunément creuser son déficit budgétaire en abaissant spectaculairement les impôts. Cette politique fera bondir une dette publique qui devrait atteindre rapidement 120% du PIB et … creuser le déficit commercial. N’importe quel économiste sait que si l’effet sur la croissance est quasi immédiat, ce qui permettra au Président d’afficher des résultats économiques remarquables, il crée d’autant plus de déséquilibres que l’économie américaine est déjà en croissance et en quasi-plein emploi. Dans une économie en surchauffe, les Etats-Unis s’endetteront davantage, certes, mais avec des taux d’intérêt à la hausse qui contraindront les autres pays à les suivre ou à accepter la fuite des capitaux et la dépréciation de leur monnaie. La politique américaine a déjà plongé dans la crise des pays émergents fragiles comme la Turquie, l’Afrique du Sud, le Brésil ou l’Argentine.

Les guerres commerciales de Trump : haro sur le multilatéralisme

Donald Trump a été élu sur un programme protectionniste. À la surprise presque générale, il a commencé à l’appliquer. La négociation du Traité transatlantique (Transatlantic Trade and Investment Partnership – TTIP) avec l’Union européenne (UE) n’avait pourtant pas attendu son élection pour être suspendue et l’accord de Partenariat Trans-Pacifique (TPP), signé sous l’administration Obama, avait peu de chances d’être un jour ratifié par le Congrès. Mais de là à dénoncer puis renégocier les traités de libre-échange avec le Canada et le Mexique (ALENA), la Corée, et à se lancer dans une guerre tarifaire contre la Chine et ses alliés canadiens, européens ou japonais, il y avait un pas à franchir.

Le terme de guerre commerciale implique un affrontement qui, pour ne pas être sanglant, n’en est pas moins farouche. Les décisions prises par Trump en 2018 furent-elles des déclarations de guerre ? Oui, en ce sens que les engagements, accords, traités internationaux étaient sinon violés du moins contournés ou dénaturés, appelant soit des soumissions (Corée, Mexique et finalement, Canada) soit des représailles.

La suite

Le climat n’est pas la seule raison de refuser un accord commercial avec les Etats-Unis

En savoir plus sur ces questions en lisant mon livre : Mondialisation à la dérive. Europe sans boussole

En refusant de signer le mandat que le Conseil doit donner à la Commission pour engager des négociations commerciales avec les Etats-Unis, le Président Macron respecte sa promesse d’exiger que le pays concerné ait ratifié l’accord de Paris.

Mais le climat n’est pas seule raison pour refuser la négociation d’un traité commercial avec les Etats-Unis. Voici une liste de raisons non exhaustives (à chacun de compléter par ses certitudes):

  • Un accord de libre-échange doit répondre à une volonté commune et non à une menace. Il ne se négocie pas le couteau sous la gorge.
  • Comme le montre le précédent de la renégociation de l’ALENA, un accord de libre-échange n’empêchera pas les Etats-Unis de surtaxer les exportations européennes d’acier et d’aluminium en violation des règles de l’OMC.
  • La Commission espère régler un différend entre l’UE et les Etats-Unis . Mais c’est comme transporter de l’eau dans une épuisette. La fonction d’un accord commercial est d’ouvrir le commerce, pas d’éviter sa fermeture.
  • Le cas échéant, le conflit devrait être réglé au niveau de l’OMC . En négociant un traité bilatéral, l’UE se résigne à délaisser une procédure de règlement des différends qui a fait ses preuves même si elle gêne les Etats-Unis qui voudraient que l’OMC donne toujours raison aux Etats-Unis et jamais aux pays plaignants. En cherchant une sortie par un accord commercial « bilatéral » , on évite de traiter la mise en cause américaine d’un multilatéralisme que, par ailleurs, l’Union Européenne prétend défendre. Quid du veto américain à la nomination de nouveaux juges à l’organe d’appel, ce qui risque de bientôt bloquer la procédure ?
  • La négociation est une illusion. Elle est condamnée à échouer tout comme a échoué la négociation transatlantique (TTIP) suspendue en 2016. Certes, le mandat européen sera cette fois beaucoup moins ambitieux. C’est un adieu aux accords de « la nouvelle génération ». Mais cela n’implique pas que la négociation sera plus facile. En effet, on réduit d’autant le « grain à moudre » c’est à dire les concessions qu’une partie pourrait échanger contre celles de l’autre partie. Rappelons d’ailleurs que pour être OMC-compatible (article XX du GATT), l’ouverture des marchés devra tout de même concerner l’essentiel du commerce de biens.
  • Et justement, sans même attendre les incompatibilités qui ne manqueront pas d’apparaître en cours de négociation, avant même leur ouverture, les Etats-Unis sont en désaccord sur les thèmes couverts par le mandat européen qui excluraient, notamment, l’agriculture, ce qui laisse bien augurer de la suite !
  • Compte tenu du scepticisme croissant vis-à-vis de l’ouverture commerciale, qu’il soit justifié ou non, le coût politique de cette négociation (et que dire d’un accord si, par miracle, il se réalisait !) ne sera pas compensé par un gain économique en terme de baisse de prix des biens importés. Les droits de douane moyens sont déjà très faibles en moyenne même si les écarts peuvent être importants dans certains secteurs : plus élevés pour les automobiles en Europe, pour les poids lourds aux Etats-Unis. Les gains seront d’autant plus faibles.
  • Contrairement à une idée fausse, un traité de libre-échange supprime les droits de douanes mais ne « facilite » pas les échanges c’est-à-dire des formalités douanières coûteuses. Pour bénéficier de l’exonération douanière, les pays devront démontrer que l’origine des biens exportés répond aux règles préalablement négociées. Si, par exemple, les règles de l’ALENA renégocié étaient appliquées, Mercedes devrait démontrer que les automobiles que la firme allemande exporte aux Etats-Unis contiennent (entre autres) 75% de valeur ajoutée européenne ou américaine.
  • Ces règles d’origine auront d’autres effets négatifs qui pèseront sur les gains économiques . Elles contraindront les entreprises européennes (mais aussi américaines) à acheter des composants produits chez l’un des partenaires, même s’ils sont plus chers qu’ailleurs, au Canada, en Corée ou en Chine par exemple. Le comble de l’absurde est que l’UE -mais aussi les Etats-Unis- ont déjà des accords de libre-échange avec d’autres pays qui ont leurs propres règles d’origine. Satisfaire les exigences d’un traité avec l’un – le Canada ou la Corée, par exemple- diminue les chances de pouvoir les respecter avec les autres à moins de fragmenter la chaîne d’approvisionnement et gonfler encore davantage les coûts de production. Techniquement, cette difficulté pourrait être atténuée grâce à des règles de cumul ce qui reviendrait de facto à élargir le traité UE-USA aux pays avec lesquels des accords existent déjà. Politiquement, les négociations seraient extrêmement difficiles et, à supposer, que tous les autres problèmes aient été résolus, ce qui est déjà très optimiste, la négociation des règles d’origine suffirait à tout faire capoter.

La question du Brexit a fini par diviser l’Europe. L’Union Européenne doit-elle s’encombrer d’un nouveau sujet qui élargir ces failles qui minent l’Europe. Toutes proportions gardées, le Conseil, qui décide à la majorité qualifiée, va donc nous entraîner dans de nouvelles impasses . N’ayons aucune illusion. Même si les deux parties parvenaient à signer un accord : sa ratification serait très improbable aux Etats-Unis comme en Europe. En retour, comme cette ratification sera improbable, la conclusion de la négociation le sera aussi !

Brexit : la face cachée de l’Union douanière

L’Union douanière préconisée par les travaillistes, séduisante a priori, est peu envisageable dans la réalité. Certes elle a l’avantage de maintenir des échanges sans droits de douane entre le RU et l’UE et ainsi d’éviter le retour des frontières « dures ». Mais vis-à-vis des pays tiers le RU devra s’aligner sur la politique commerciale de l’UE ce qui, en soi, suffit à le rendre difficilement acceptable. Mais ce n’est pas tout. On oublie d’autres conséquences : au nom de l’Union douanière, le RU devra laisser entrer librement les biens importés des pays avec lesquels l’UE a un accord commercial (entre autres : Mexique, Canada, Corée, Afrique du Sud, Turquie,… y compris les pays en développement qui incluent d’anciennes colonies britanniques) mais sans réciprocité. En effet, le RU n’a pas -pour l’instant- d’accord avec ces pays qui ne sont nullement engagés par le deal et il n’est pas certain que le Ministre du Commerce ait beaucoup avancé pour conclure très vite des accords UE-compatibles. Les exportations du RU supporteront donc le droit de douane OMC  (dit NPF) de ces pays partenaires de l’UE dont resteront évidemment exonérés les pays de l’UE. On comprend à la fois que les hard-brexiters s’excitent et que d’autres trouvent que vraiment, le Brexit est bien une grosse bêtise !

A la marge d’une exposition : Samuel Courtauld, Bloomsbury et les Keynes

Depuis le 20 février et jusqu’au 17 juin, la Fondation Louis Vuitton présente 110 œuvres impressionnistes ayant appartenues à l’industriel Samuel Courtauld.

Bien qu’à Londres, l’Institut Courtauld soit installé sur le Strand, en plein cœur de la ville, le nom de son bienfaiteur est assez largement ignoré. Ce qui est moins connu encore sont ses liens avec le groupe de Bloomsbury et son amitié avec l’économiste John Maynard Keynes et son épouse, Lydia Lopokova. Il a connu cette dernière lorsqu’elle dansait encore dans les « ballets russes » de Diaghilev. D’ailleurs, si Courtauld n’avait pas été marié à Elizabeth, plus couramment surnommée Lil, il l’aurait peut-être épousée ! En effet, l’industriel n’était pas seulement collectionneur de tableaux. Il aimait aussi les femmes et les voitures de luxe. Plus tard, il revendra d’ailleurs sa Rolls Royce à Keynes ce qui lui vaudra les moqueries un peu jalouses de sa grande amie, Virginia Woolf.

La suite sur The Conversation

Références :

Carter Miranda, Anthony Blunt. His Lives, London : MacMillan, 2001.

Hill Polly & Richard Keynes, Lydia and Maynard. Letters between Lydia Lopokova and John Maynard Keynes, London : André Deutsch, 1989

Mackrell Judith, The Bloomsbury Ballerina: Lydia Lopokova, Imperial Dancer and Mrs John Maynard Keynes, London : Weidenfeld & Nicolson, 2008

Skidelsky Robert, John Maynard Keynes, vol. 2, The Economist as Saviour: 1920-1937, London: Macmillan

Skidelsky Robert, John Maynard Keynes, vol. 3, Fighting for Britain 1937-1946, London: Macmillan

Siroën Jean-Marc, John Maynard Keynes et le cercle des espions, The Conversation, 31 mai 2018

Pourquoi le Brexit est une impasse

Extrait de Mondialisation à la dérive. Europe sans boussole, p. 118-121

Le Royaume-Uni subira une perte plus importante que celle de l’UE. Il assumera seul des tâches auparavant confiées à Bruxelles et qui bénéficiaient d’économies d’échelle comme la politique de la concurrence, les réglementations sanitaires et, bien sûr, la politique commerciale. Elle affrontera le risque de délocalisation de ses firmes dans tous les secteurs, et pas uniquement dans le secteur financier. L’industrie britannique, qui avait connu une renaissance remarquable, stimulée par les investissements étrangers, pourrait voir sa structuration remise en cause par la rupture de la chaîne de valeur. La crise économique n’est pas inéluctable, mais les futurs gouvernements devront être très imaginatifs pour trouver une alternative qui éviterait un retour au lent déclin britannique qu’un demi-siècle plutôt, l’adhésion du Royaume Uni avait contribué à enrayer.

Car le Royaume-Uni s’est trouvé confronté à un trilemme impossible :

Le rapport de force est évidemment du côté des 27. Le RU, ne représente que 16% du PIB européen. Il est en position de demandeur vis-à-vis de tous les autres. Mais il n’est pas acquis que, pour l’Angleterre, un accord soit meilleur que pas d’accord du tout, tant pour des raisons économiques que pour des raisons politiques.

Il opte pour un Brexit « doux » de type Espace Économique Européen (EEE), marché commun sans union douanière. Elle impose une liberté de circulation des personnes plus ou moins limitée, mais perpétue une grande partie des contraintes rejetées par les électeurs comme la contribution au budget européen et l’adaptation aux règles européennes. La possibilité de négocier des traités est également fortement réduite car le RU serait contraint d’imposer à ses partenaires potentiels le respect des normes et des réglementations européennes. En cas d’Union douanière, alternative à l’EEE, le Royaume-Uni ne pourrait plus négocier ses propres accords commerciaux éteignant ainsi la flamme mondialiste des pro-Brexit. Les pertes économiques seraient contenues mais la perte politique serait maximale. Non seulement le Brexit ne répondrait pas au slogan de ses partisans – « Take back control » (Reprenons le contrôle), mais il l’inverserait puisque le Royaume-Uni ne participerait plus à la prise de décisions qui pourtant les concernent. Il n’aurait plus de Commissaires, plus de députés et, à terme, plus de fonctionnaires européens …

Il opte pour un Brexit « dur » limité à un traité de libre-échange de type CETA avec la Canada. Le vote britannique est respecté, le Royaume redevient libre de ses accords commerciaux, mais la perte économique est élevée. L’Angleterre, compétitive et excédentaire dans les services, devra renoncer au libre-accès au marché européen notamment pour les services financiers. Pour exporter ses marchandises vers l’Europe elle devra respecter des règles d’origine qui contraindront ses approvisionnements en biens intermédiaires et compliqueront la négociation d’accords commerciaux avec le reste du Monde. Les firmes implantées en Grande-Bretagne seraient alors encouragées à se délocaliser dans l’Union européenne. Ces mêmes règles d’origine imposeront à la Grande-Bretagne de rétablir une frontière entre les deux Irlande où entre celle-ci et la Grande-Bretagne, si l’Irlande du Nord devait acquérir un statut d’autonomie douanière. La province pourrait rester dans le marché unique mais se rapprocherait ainsi d’une réunification dont ne veulent à aucun prix les Unionistes nord-irlandais.

Finalement, il n’est même pas certain que cette dernière solution soit très sensiblement préférable à celle d’une absence d’accord. L’Union Européenne appliquerait alors au Royaume-Uni ses tarifs NPF (nation la plus favorisée), les mêmes que ceux appliqués aux pays non liés par un traité commercial, comme les Etats-Unis ou la Chine. Quant à elle, le Royaume-Uni devrait sans doute reprendre la grille tarifaire de l’Union Européenne pour ne pas avoir à négocier ses droits à l’OMC, ce qui ne l’empêcherait pas d’appliquer, des droits plus faibles. Assez paradoxalement, peut-être, l’UE pourrait trouver dans une Grande-Bretagne isolée un allié pour défendre le multilatéralisme, seule option pour un pays brutalement dépouillé de ses accords commerciaux. À l’inverse, L’UE pourrait devoir affronter les attaques prédatrices d’un Singapour atlantique, dont rêvent les libertariens pro-Brexit et qui manierait tous les dumpings qu’ils soient sociaux, environnementaux ou fiscaux… Mais la Grande-Bretagne n’est ni un îlot des Caraïbes, ni une ville-État asiatique et elle n’aurait sans doute pas les moyens politiques, économiques et financiers de mener cette guerre.

Aucune des voies qui viennent d’être évoquées ne bénéficie d’un soutien politique suffisant et même si le gouvernement britannique trouvait la combinaison complexe qui lui conférerait un soutien interne minimal, il est très improbable que l’Union Européenne accepte des dispositions tordues qui remettraient en cause ses principes. De fait, la meilleure solution pour le Royaume-Uni serait sans aucun doute – humiliation suprême – de renoncer au Brexit. Mais arriverait-elle à préserver l’influence qu’elle exerçait autrefois sur l’Europe et qui avait freiné les velléités fédéralistes et poussé l’Union vers un libéralisme thatchérien?