Il y a cinquante ans : la fin du système de Bretton Woods

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Le 15 août 1971, il y a juste 50 ans, le président Nixon annonçait, dans une allocution télévisée, la suspension de la conversion en or du dollar et une taxe de 10 % sur les importations, reversée aux exportations, améliorant ainsi la compétitivité des produits américains.

L’allocution du Président Nixon

Quelques mois plus tard le dollar connaissait sa première dévaluation depuis 1934  et, deux ans plus tard, à la suite d’une nouvelle dévaluation, le dollar abandonnait toute référence à l’or. La monnaie américaine devenait « flottante » et la fixation de son cours était laissée au marché des changes. En abandonnant à la fois la convertibilité-or et le système de parité fixe, le Président Nixon signait la fin du système monétaire, issu de la conférence de Bretton Woods de 1944, fondé sur des changes fixes c’est-à-dire définis par des parités en or pour le dollar (35$ l’once) et en dollars pour les autres monnaies du système, elles-mêmes convertibles en dollars. La monnaie américaine devenait ainsi la « monnaie-clé » du système de financement international ce qui ne sera pas remis en cause par la décision du Président Nixon. En effet, le dollar avait acquis une position telle dans le système de paiement qu’aucune autre monnaie, pas plus le Mark (puis l’euro) ou le yen que les autres, n’étaient en mesure de contester.

Pour garantir la viabilité d’un système qui aurait pu être perturbé par la volatilité des mouvements de capitaux, le système de Bretton Woods imposait leur contrôle. De fait l’abandon du système de parités fixes permettra de lever les restrictions sur les flux de capitaux ouvrant ainsi la porte à la mondialisation financière. C’était une revanche des banquiers qui n’avaient jamais vraiment admis le système de Bretton Woods voulu par Roosevelt, par son secrétaire au trésor Morgenthau (pourtant marié à une héritière des frères Lehman qui avaient fondé une des plus solides banques américaines … jusqu’à son effondrement en 2008) et l’assistant de celui-ci, véritable architecte du système de Bretton Woods, Harry Dexter White.

Henry Morgenthau Junior
Harry Dexter White
Harry Dexter White

En juillet 1944, lorsque les délégués de 44 pays quittent le Mount Washington Hotel où s’était tenue la conférence de Bretton Woods, ils croisent les participants à une nouvelle conférence qui réunirait, cette fois, le lobby des banquiers avec pour ordre du jour … la condamnation du traité (symboliquement) signé la veille dans la Gold room de l’hôtel. Un quart de siècle plus tard, la fin du système de Bretton Woods sera leur revanche.

Lorsque commencent les travaux fin juin 1944, à Atlantic City puis à Bretton Woods, un hameau montagneux du New Hampshire, White était, depuis deux ans au moins, en opposition frontale avec le représentant britannique, le célèbre économiste John Maynard Keynes. L’Américain voulait que le dollar ravisse à la livre sterling son statut de monnaie internationale avec même une hégémonie que la monnaie britannique n’avait pas acquise. Il est vrai qu’alors, les États-Unis disposaient d’environ 80% des réserves d’or mondial alors que le Royaume-Uni, ruiné par les deux guerres, n’avait plus rien. Arrimer le dollar à l’or faisait de la monnaie américaine la seule monnaie susceptible d’être le pivot d’un système arrimé à l’or.

White ne doutait pas de la pérennité du système qu’il avait fait accepter. Il avait tort. Lorsque, à partir des années 1960, le déficit courant américain se creuse, que le dollar est attaqué sur les marchés financiers et que les réserves d’or fondent, le système voulu par les États-Unis en 1944 devenait intenable. La politique expansionniste des États-Unis devenait incompatible avec la stabilité du dollar. Les banquiers, exaspérés par des réglementations qui limitaient les exportations de capitaux ce qui les empêchaient de jouir d’une meilleure rentabilité à l’extérieur, continuaient à faire pression pour que celles-ci soient levées.

Harry la taupe : ce père fondateur du capitalisme américain qui était en  fait un espion soviétique | Atlantico.fr
White et Keynes à Bretton Woods

Comme le visualise le fameux triangle de Mundell, le 15 août 1971, Nixon renonçait aux changes fixes pour libérer sa politique économique de la contrainte extérieure et permettre la libre circulation des capitaux. C’est ce jour là que s’ouvrait l’ère de la globalisation financière.

Why a Top U.S. Official Was Accused of Being a Soviet Spy After Pearl  Harbor - HISTORY
White prêtant serment lors de son audition au Congrès (août 1948) quelques jours avant sa mort

Le fait que ce soit le président Nixon qui décide la fin du système monétaire de Bretton Woods voulu par Harry White est un fichu clin d’œil à l’histoire. À la fin de la guerre, c’était lui, jeune représentant de Californie qui fut, au sein de la commission des activités antiaméricaines, le plus teigneux accusateur de Harry Dexter White, dénoncé comme espion soviétique par des repentis[1]. Celui-ci mourra d’ailleurs d’une crise cardiaque, en août 1948, quelques jours seulement après son audition,. Il est vrai que l’analyse ultérieure des décryptages des messages codés (opération Venona), envoyés des États-Unis vers l’Union soviétique confirmeront plus tard  les « imprudences » (et un peu plus) de White.

Celui qui, contre Keynes partisan d’une plus grande souplesse, voulait faire du FMI un modèle d’exigence, de rigueur et d’austérité, bref, dirait-on aujourd’hui, une incarnation de l’idéologie néo-libérale, était un admirateur d’une planification à la soviétique qui, selon lui, devrait inspirer les États-Unis !


[1] À noter qu’alors le futur sénateur McCarthy est un inconnu…

En savoir plus :

La bataille de Bretton Woods, L’express

Les accords de Bretton Woods : un champ de bataille, The Conversation

Il y a 75 ans, la « vraie » signature du traité de Bretton Woods, The Conversation

Annuler la dette. Pour quoi faire ?

Jean-Marc Siroën

L'architecture de Bercy | economie.gouv.fr

Quelques économistes français comme Thomas Piketty ou Jezabel Couppey-Soubeyran, préconisent l’annulation de la dette publique. Pas toute la dette, seulement celle « rachetée » par la Banque de France (BdF) soit environ le quart dont une bonne partie de la « dette Covid », conséquence financière du « quoiqu’il en coûte ».

Pour rejeter l’idée d’annulation, il est facile, mais dangereux, de se retrancher derrière son impossibilité juridique (les traités européens) et politique (absence de consensus dans la zone euro). Ces obstacles sont bien réels et même rédhibitoires, mais s’il s’avérait que l’opération soit économiquement justifiée, cette argumentation ne ferait qu’entretenir un populisme antisystème et antieuropéen. « Si les traités ne sont pas bons, changeons-les ou partons ! » pourraient proclamer certains…

L’idée d’annulation doit donc d’abord être critiquée parce qu’elle est mauvaise. Non seulement elle ne servirait à rien, mais elle aurait des effets inverses de ceux recherchés.

La réalité : la monétisation de la dette publique

Si les traités européens interdisent le financement « direct » de l’État par sa banque centrale, ils autorisent le financement « indirect ». Pour financer son déficit, l’État émet ainsi des titres, des OAT, acquis par des institutions financières et susceptibles d’être ensuite rachetés par la BdF sur le marché secondaire. Que le financement soit direct ou indirect de la monnaie est créée.

La monétisation « indirecte » de la dette n’est pas nouvelle et ne date ni de la crise financière de 2008, ni de la crise de l’euro, ni de la Covid. Celles-ci lui ont néanmoins donné une importance qu’elle n’avait pas. Les sommes engagées sont devenues colossales et la Banque Centrale Européenne (BCE), qui chapeaute les banques centrales de la zone euro, annonce longtemps à l’avance les montants qu’elle s’engage à acquérir auprès des banques (quantitative easing). L’intention est certes de refinancer le système bancaire mais surtout de rassurer les marchés en garantissant le rachat des titres émis, et ainsi de faire baisser les taux d’intérêt pour faciliter le placement de la dette publique auprès d’agents privés (banques, assurances, …) ou de non-résidents (environ la moitié de la dette publique française). Opération réussie puisque les pays de la zone euro bénéficient aujourd’hui de taux extraordinairement bas, voire négatifs pour certains d’entre eux comme l’Allemagne ou la France. Ainsi, aujourd’hui, la « dette Covid » ne pèse pas sur les dépenses budgétaires qui ne gagneraient donc rien, du moins immédiatement, à son annulation.

Comment annuler la dette ?

Puisque la BdF est une filiale de l’État, la dette publique qu’elle détient est une dette envers soi-même. Il est alors techniquement facile de l’annuler. Un simple jeu d’écriture suffit.

À l’actif du bilan de la BdF figure le montant de ses réserves monétaires (or, devises, et DTS) ainsi que les créances publiques et privées qui rapportent un intérêt. Au passif, on trouve les capitaux propres (capital et réserves) ainsi que la monnaie « banque centrale » ou « base monétaire » détenue par les particuliers (les pièces et billets en circulation) et par les banques.

Que se passerait-il en cas d’annulation ? À l’actif, les créances de la BdF sur l’État seraient effacées avec une contrepartie au passif. Comme il ne peut être question de supprimer les billets (ce qui, d’ailleurs, ne suffirait pas) ou de vider le compte courant des banques, l’annulation serait donc imputée aux fonds propres. Comme ceux-ci sont chétifs (environ 100 milliards pour la BdF) ils ne couvriront pas les créances annulées. Ils se verront donc infliger un signe « moins » suivi d’un montant à peine plus faible que celui de la dette effacée (environ 500 milliards pour une réduction d’environ le quart de la dette détenue par la BdF).

C’est fâcheux. Dans la vie courante c’est une faillite. Mais, la Banque centrale n’est pas une banque comme les autres puisque, justement, elle est « centrale » et qu’elle peut créer autant de monnaie qu’elle veut. Dès lors, on considère qu’elle ne peut pas être mise en faillite.

L’annulation de la dette n’est pas une option.

Pour les partisans de l’annulation, des fonds propre négatifs ne sont donc pas un problème.

Certes, ils n’empêcheraient pas la Banque centrale de fonctionner, mais certainement pas aux mêmes conditions. Le signal donné ferait douter les marchés financiers non de la solvabilité de la Banque centrale mais de sa politique monétaire. Si la base monétaire n’est pas impactée par l’annulation, elle ne serait plus intégralement adossée à des actifs. S’il est toujours assez audacieux de prévoir la réaction des marchés, il est assez probable qu’ils goûtent assez peu cette manipulation comptable. Face à cette incertitude ou cette incompréhension, les taux d’intérêt augmenteraient ce qui n’est pas exactement l’effet recherché…

Des capitaux propres négatifs auraient une autre conséquence qui aboutirait in fine à rembourser au moins partiellement la dette qu’on avait naïvement cru pouvoir annuler. En effet, la BdF perçoit des intérêts qui couvrent assez largement ses dépenses. Elle réalise donc un bénéfice distribué à l’État actionnaire (environ 6 milliards d’euros actuellement). Si les fonds propres devenaient négatifs, ces bénéfices ne seraient plus reversés au budget de l’État mais imputés aux fonds propres de la BdF. L’État ne bénéficierait donc plus d’une recette « tombée du ciel ». D’une certaine manière, la dette se vengerait ainsi d’avoir été annulée !

Le remboursement de la dette

La charge de la dette, ce sont d’une part les intérêts, d’autre part le remboursement. On l’a vu, pour le moment, les intérêts ne sont plus un problème puisqu’ils sont nuls et même négatifs (l’État gagne de l’argent en s’endettant). Reste le remboursement de la dette. Il se fera dans la durée et pas immédiatement. Dans la réalité, l’État rembourse sa dette par un nouvel emprunt ce qui lui permet de devenir quasi-perpétuelle sans qu’il soit nécessaire de l’annuler. Entre-temps, toutes choses égales par ailleurs, le poids de la dette diminue mécaniquement du fait de la croissance et de l’inflation.

Il est vrai que faire « rouler » ainsi la dette n’est pas sans risque. Aujourd’hui l’État est gagnant puisque les taux d’intérêt sur la nouvelle dette sont inférieurs à ceux de l’ancienne ce qui a d’ailleurs beaucoup soulagé le budget ces dernières années. Mais c’est une situation exceptionnelle qui a peu de chances de durer. Faire « rouler » la dette risque donc d’être plus coûteux demain qu’aujourd’hui.

L’annulation de la dette apporte-t-elle une solution ? Non, puisqu’elle vise la dette détenue par la BdF et (heureusement) pas celle qui reste détenue par des agents privés, les seuls pour lesquels se pose vraiment la question de la hausse future des taux d’intérêt.

En effet, à supposer que l’État doive rembourser sa dette « BdF », en recourant à un nouvel emprunt contracté à un taux d’intérêt plus élevé, cela n’aurait aucune incidence budgétaire puisque les intérêts versés par l’État seraient restitués à l’État sous forme de dividendes.

Deux conditions doivent pourtant être réunies. D’abord que la BdF rachète cette nouvelle dette sur le marché secondaire (on voit mal pourquoi elle ne le ferait pas !). Ensuite qu’il n’y ait pas eu au préalable une annulation même partielle de la dette qui en générant des fonds propres négatifs priverait l’État de ses dividendes. L’annulation de la dette n’empêcherait peut-être pas de faire « rouler » la dette, mais elle en augmenterait le coût.

Cette fois encore, l’annulation de la dette serait donc contre-productive.

Annulation, politique monétaire et inflation

L’annulation de la dette publique détenue par la Bdf réduirait les marges de manœuvre de la politique monétaire puisque celle-ci ne pourrait plus rétrocéder au marché les titres qu’elle détient.

Mais pourquoi le ferait-elle ?

En cas de pression inflationniste, les banques centrales augmentent les taux d’intérêt pour contenir la création monétaire. Cette politique a deux effets négatifs qui depuis un quart de siècle suffisent à refroidir les ardeurs des banquiers centraux : d’une part la hausse des taux ralentit la croissance économique en pesant sur l’emploi et, bien pire, elle fragilise les marchés financiers jusqu’à causer des crises de type subprime. Dès lors, il peut être tentant pour les banques centrales d’agir autrement sur la base monétaire que par les taux d’intérêt, par exemple en se débarrassant d’une partie des titres qu’elle détient et, notamment, des titres de la dette publique. Les rétrocéder au marché permet en effet de réduire la base monétaire.

Cette perspective pourrait certes donner un argument aux partisans de l’annulation. Ils pourraient dire « Vous voyez bien, le financement monétaire de la dette publique est réversible et donc illusoire puisque en cas de rétrocession, elle restera due avec un intérêt qui, cette fois, ne reviendra plus à l’État mais aux créanciers ». C’est vrai (même si la banque centrale peut tout aussi bien rétrocéder ses créances privées). Mais les économistes de l’annulation n’essaient-ils de nous convaincre par ailleurs que l’inflation n’existe plus, qu’elle n’a pratiquement aucune chance de revenir et que les banquiers centraux même les plus conservateurs et les plus pavloviens n’auraient donc plus l’occasion d’augmenter les taux d’intérêt ?

Rétrocéder des créances publiques au marché pour contenir une base monétaire qui alimenterait l’inflation ou la spéculation constitue-t-il un danger ? Pa s’il s’agit de prévenir une crise.

En réalité, dans ce scénario de rétrocession qui reste, il est vrai, très hypothétique, le coût pour l’État serait sans doute inférieur à celui d’une politique monétaire « conventionnelle » de hausse des taux d’intérêt qui non seulement augmenterait le coût de son refinancement mais ralentirait la croissance au risque de faire éclater inopportunément une bulle spéculative. Il s’ensuivrait inévitablement une politique « keynésienne » de déficit budgétaire et… d’endettement.

Des exemples historiques à « côté de la plaque ».

Les partisans de l’annulation appuient leur démonstration de précédents historiques qui n’ont rien à voir avec leur sujet et pour cause puisque la situation est inédite et consubstantielle aux politiques dites « non conventionnelles » pratiquées depuis moins de quinze ans.

Certes, les annulations de la dette ont été relativement fréquentes dans l’histoire et elles ont parfois, pas toujours, « libéré » la croissance. Elles n’avaient pourtant aucun rapport avec le type d’annulation préconisé par nos économistes.

Le plus souvent (aux historiens de chercher les exceptions et je ne doute pas qu’ils en trouveront) :

  1. Les annulations répondent à une insolvabilité que ne connaît pas (aujourd’hui) la zone euro. Dans ce cas, le pays n’a plus les moyens de rembourser sa dette et, a fortiori, d’emprunter pour la faire « rouler ». Ce fut le cas de la dette des pays en développement ou émergents dans les années 1980 et 1990. Aujourd’hui les pays de la zone euro sont dans la situation exactement inverse : les grands financiers se pressent pour prêter. Les taux d’intérêt négatifs en sont la démonstration.
  2. Les dettes étaient libellées en devises étrangères ce qui rendait plus difficile leur remboursement puisque le pays devait dégager un excédent courant pour la rembourser. Souvent précédée d’une inflation et d’une dépréciation de la monnaie nationale, la dette n’en était alors qu’alourdie. Cette fois encore, la dette de la zone euro, logée à la BCE, n’entre pas dans ce cadre.
  3. Les créanciers furent souvent des États étrangers généralement plus conciliants que les créanciers privés, moins nombreux, se coordonnant mieux avec, parfois des motivations géopolitiques. Cette fois le créancier n’est pas un état étranger mais… la banque centrale du pays débiteur c’est-à-dire l’État lui-même !

L’exemple souvent évoqué par Thomas Piketty, l’annulation partielle de la dette allemande en 1953 cumule ces trois circonstances : l’Allemagne est toujours peu solvable (mais ce n’est pas l’essentiel car elle est alors en train de le devenir), la dette est exprimée en monnaie étrangère et elle est due en grande partie à des États qui veulent solder le passé et consolider la toute jeune République fédérale, rempart contre une URSS menaçante et qui doit impérativement afficher de meilleures performances que la RDA. La plus grande partie de la dette est par ailleurs un reliquat de l’avant-guerre, notamment les fameuses réparations allemandes du Traité de Versailles, qui avaient déjà été répudiées vingt ans plus tôt par Hitler ! La soi-disant annulation est donc, en partie, l’entérinement d’un fait accompli. En fait, beaucoup de ces mesures devaient permettre à l’Allemagne de reconstituer ses réserves en dollars pour qu’elle puisse entrer dans le système de Bretton Woods et s’arrimer ainsi à l’Occident.

Que ceux qui voient un quelconque rapport avec la problématique actuelle lèvent la main !

La Conférence de Londres sur la dette allemande (1953)

Piketty en rajoute une couche en affirmant que cette annulation de 1953 aurait permis à l’Allemagne de retrouver sa puissance économique en un rien de temps. C’est oublier les trois évènements majeurs qui avaient précédé : la réforme monétaire de 1948, le plan Marshall et la guerre de Corée qui avait permis de relancer l’économie européenne et, tout particulièrement, l’industrie allemande. En 1953, le « miracle allemand » était déjà bien installé sur ses rails.

Conclusion

Que cache l’annulation de la dette ? Peut-être la volonté de laisser la possibilité de créer encore davantage de monnaie qui serait largement et généreusement redistribuée comme l’envisageait autrefois le très conservateur libéral Milton Friedman avec sa « monnaie hélicoptère » (aujourd’hui, pour faire moderne, on parle de « drone monétaire »). Ses partisans, plus ou moins influencés par la Modern Monetary Theory (MMT) américaine commettent une erreur logique. Il n’est nullement besoin d’annuler la dette pour créer de la monnaie. Joe Biden n’a-t-il pas décidé de piloter lui-même l’hélicoptère qui, à tort ou à raison, déversera bientôt un revenu forfaitaire à la plupart des ménages américains sans qu’il pense même annuler une dette publique qui explose.

Les économistes concernés commettent aussi une erreur factuelle en négligeant ce qui est peut-être l’évolution la plus importante de l’économie monétaire actuelle : quand une création excessive de monnaie ne crée pas une inflation « traditionnelle » (hausse du niveau général des prix), elle crée une inflation d’actifs (hausse des cours boursiers, de l’immobilier, etc.) qui alimente des bulles spéculatives socialement et macro-économiquement catastrophiques. C’est d’autant plus étonnant que les économistes pro-annulation s’affichent souvent comme « de gauche » (ce qui ne signifie pas que tous les économistes « de gauche » soient pro-annulation). L’augmentation des inégalités de patrimoine, déplorée par ailleurs, n’est-elle pas due à une survalorisation des actifs liée à la création monétaire ? L’éclatement de ces bulles spéculatives ne provoque-t-elle pas comme en 2001 et comme en 2008, des crises économiques qui atteignent bien davantage les plus modestes que les plus riches.

La réponse est bien faible : la création monétaire ne doit pas se faire au profit des banques mais des ménages comme, par exemple, relancer la demande par une « monnaie hélicoptère ». Mais quelles seraient les conséquences sociales de faillites bancaires en chaîne ? Cette « monnaie hélicoptère » distribuée aux ménages ne provoquerait-elle pas une bonne inflation à l’ancienne (je reconnais qu’une inflation modérée serait plutôt une bonne chose économiquement à défaut de l’être socialement). Et puis la monnaie est fluide : ne resterait-elle aux ménages ou ne finirait-elle pas par rejoindre le circuit de l’épargne et des banques ?

Pour conclure, l’annulation de la dette telle qu’elle est proposée aujourd’hui par certains économistes veut répondre à des problèmes qui n’existent pas. Elle ne sert à rien, est contreproductive et peut faire prendre de grands risques à l’économie.

Keynes, le « Lappin » de Virginia Woolf ?

Pour en savoir plus sur la relation entre Keynes, Virginia Woolf et Bloomsbury, voir mon livre et mon blog « Mr Keynes et les extravagants« .

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John Maynard Keynes (Maynard pour les intimes) et Virginia Woolf étaient amis et rivaux. Ils aimaient se voir, se disputer et se critiquer. Tous appartenaient à un groupe d’intellectuels et d’artistes -le groupe de Bloomsbury- athée, pacifiste et libéré.

En avril 1939, Harper’s Bazaar publiait une très courte nouvelle de Virginia Woolf, « Lappin et Lapinova » mettant en scène un couple marié dont l’amour se délite avec la fréquentation de l’insupportable famille du Monsieur et finit par se briser quand s’épuise leur petit jeu anodin qui consiste à … imiter le lapin qui remue le nez en mangeant.

Il fallait un nom plus cocasse que Rabbit. Certes « Bunny » aurait pu être choisi mais c’était celui adopté par un intime de Virginia, David « Bunny » Garnett (qui épousera plus tard la nièce de Virginia, Angelica)[1]. Le couple se surnommera donc « Lappin » (avec deux p peut-être pour rappeler les deux b de rabbit) pour lui et « Lapinova », pour elle.

Le surnom de Lapinova donné à l’épouse évoque un nom de danseuse des Ballets Russes. Et justement, Lydia Lopokova, l’épouse de Keynes avait accompagné Diaghilev. Elle fut ainsi la partenaire de Nijinsky et de Massine. Le couple Keynes ne dédaignait d’ailleurs pas les surnoms tendres et ridicules comme « Maynarochka » pour l’un et  « Lydochka » pour l’autre.

Lydia Lopokova, danseuse des Ballets Russes de Diaghilev

On trouve dans le texte d’autres passages qui confortent l’idée que Mrs et Mrs Keynes ont inspiré les personnages de Lappin et de Lapinova.

Ainsi la scène initiale du mariage est une description exacte de la quasi-émeute qui, le 4 août 1925, attendait John Maynard Keynes et Lydia Lopokova à la sortie du St Pancras Registry Office : « Ernest [Lappin]conduisit sa jeune épouse jusqu’à la voiture, frayant son chemin dans cette petite foule de curieux anonymes qui, à Londres, s’amassent toujours pour profiter du bonheur et du malheur des autres ». Virginia Woolf avait boudé ce mariage que d’ailleurs, elle désapprouvait. Mais le témoin du marié, Duncan Grant, compagnon de sa sœur Vanessa, lui avait immanquablement tout raconté[2].

1925: The wedding of the British economist John Maynard Keynes and the Russian ballet dancer M Lydia Lopokova. (Photo by Central Press/Getty Images)

La description que fait Virginia Woolf de « Lappin » pourrait tout aussi bien s’appliquer à Keynes : « … ce jeune homme pimpant et musclé, nez droit, yeux bleus, bouche bien dessinée » . chic de Kensington.

« nez droit, yeux bleus, bouche bien dessinée … »

Quand elle écrit « Son nez remuait très légèrement quand il mangeait » elle ne peut ignorer qu’à Eton, Maynard avait été affublé du surnom de « snout » (museau). Dans son Journal, parfois dans ses lettres, l’anorexique Virginia Woolf ne manquait jamais une occasion de déplorer la manière de Maynard de se comporter à table. Il mangeait trop gloutonnement au goût de l’écrivaine, élevée dans le quartier

Virginia, tout comme sa sœur Vanessa ou son beau-frère, Clive Bell, considéraient que le mariage entre l’intellectuel et la ballerine était mal assorti. Elle déplorait l’inculture et les manières rustiques de Lydia. Dans sa nouvelle : « Il était le roi Lappin ; elle, la reine Lapinova . Ils étaient opposés en tout ; lui hardi et résolu ; elle, circonspecte et changeante. Il régnait sur le monde actif des lapins ; elle vivait dans un monde désert, mystérieux ».

L’allusion au roi et à la reine n’est pas non plus anodine. Virginia s’agaçait du côté dominateur de Maynard. Dans le journal satirique familial Virginia et ses neveux, Julian et Quentin Bell, s’amusaient à se moquer du côté « royal » du couple : « Nous apprenons que la nouvelle selon laquelle les Keynes seraient à Tilton [la maison de campagne de Keynes, voisine de la maison de Vanessa Bell, Charleston] a maintenant été confirmée. La raison pour laquelle ils n’arborent pas de drapeau pour indiquer qu’ils sont en résidence (comme, pensons-nous, ils ont l’intention de le faire à l’avenir) est que le prix des Union Jacks a tellement augmenté en raison de la réintroduction de l’étalon-or que seuls les drapeaux rouges sont maintenant à un  prix abordable. Les Keynes ont préféré s’en passer« .

On peut se demander si l’insupportable famille de « Lappin » ne figure pas Bloomsbury qui ne penserait qu’à tuer les petits lapins comme elle (son beau-frère Clive Bell qui détestait Lydia était d’ailleurs un chasseur impénitent). Ce serait une auto-flagellation qui, compte tenu de la personnalité troublée mais lucide de l’écrivaine ne serait pas complètement surprenante.

C’est quand le couple « Lappin et Lapinova » cesse de s’identifier aux lapins que « finit ce mariage ». Virginia ne pensait-elle pas que dès que le charme de Lydia se serait émoussé, le couple Keynes éclaterait ? Jusqu’à quel point l’écrivaine s’identifiait-elle à la ballerine ? Son couple compliqué avec Leonard ne se nourrissait-il pas le fantasmes d’autres facéties ?

Les lapins de Tilton n’ont pas été tués. Le couple Keynes restera uni jusqu’à la mort de  l’économiste en 1946.

Certes, publiée en 1939, les critiques pensent que la nouvelle aurait été écrite en 1919. À cette date, Lydia, danseuse vedette des Ballets Russes, a bien été présentée à tout Bloomsbury … L’idylle ne commencera que quelques années plus tard. Toutefois, comme personne n’est certain de la date exacte, toutes les hypothèses restent possibles.

La nouvelle « Lappin et Lapinova » figure dans le volume 2 des « Œuvres romanesques » de Virginia Woolf dans la Pléiade, éditions Gallimard. Elle est également reprise dans « Romans et Nouvelles » au Livre de poche.


[1] Ce qui ne l’empêche pas d’écrire « Bunny  évoquait un être rondouillard, mou et ridicule ». David Garnett devait son surnom à sa mère, traductrice d’auteurs russes qui faute de vison ou de renard blanc, l’habillait d’un manteau en peau de lapin. Garnett a toujours tenu à rester « Bunny ».

[2] À la mode « libérée »de Bloomsbury, Duncan Grant, était l’ancien amant de Keynes  et de « Bunny » Garnett et le père biologique d’Angelica Bell, la nièce de Virginia Woolf,…

Esther Duflo, « Un grand moment keynésien ». Oui, mais lequel ?

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Ce matin, 31 mars 2020, sur les antennes de France Inter, Esther Duflo a affirmé et réaffirmé que nous étions dans un « grand moment keynésien ».

Pour beaucoup, y compris pour notre talentueuse Prix Nobel, ce « moment keynésien » ne peut être que celui  d’un retour redouté au chômage de masse dû à une insuffisance de la demande. La politique économique adéquate serait alors  « keynésienne » et passerait par une augmentation des dépenses publiques pour soutenir la demande.

Avant de passer à la critique, un petit aparté. Contrairement à ce qui est souvent affirmé ou sous-entendu, y compris par quelques brillants économistes, le « new deal » rooseveltien n’est pas la relance « keynésienne ». On sait d’ailleurs  que le Président américain ne supportait pas l’économiste anglais qui ne manquait pas de le critiquer. Roosevelt, tout comme son Secrétaire au Trésor, Morgenthau Jr, étaient en effet acquis à l’orthodoxie de l’équilibre budgétaire : l’augmentation des dépenses publiques devait être financée par l’impôt (d’où les taux marginaux très élevés qu’on ne manque plus de rappeler) alors que Keynes, au contraire considérait le déficit même pas comme un mal nécessaire mais comme consubstantiel à la relance.  De fait, l’Amérique du New Deal avait replongé en 1937.

Pourtant, comme l’a rappelé récemment le biographe de Keynes, Lord Skidelsky[1],  il existe un autre grand moment « keynésien », un peu oublié mais sans doute plus pertinent aujourd’hui. C’est celui de la mise en place d’une économie de guerre. On doit alors remiser la Théorie générale (1936) pour ouvrir How to Pay for the War (1940) qui en prend l’exact contrepied. Comme aurait dit Keynes lui-même (mais c’est une citation sans doute apocryphe) : « Quand les faits changent, je change d’idée. Et vous, que faites-vous, Monsieur? ».

Qu’est-ce qui aurait donc changé entre les années 1930 et 1940 ? Tout.

Une grande partie des travailleurs a quitté les usines pour l’armée. Le chômage s’est évanoui et les capacités de production sont insuffisantes pour produire à la fois « le beurre et les canons ».  L’Angleterre ne produit pas assez de beurre et se languit des livraisons américaines de canons. En d’autres termes, la question économique n’est plus l’insuffisance de la demande mais son excès, non par rapport aux besoins des individus, bien sûr, mais relativement aux exigences d’une économie de guerre où les capacités de production sont contraintes et préemptées. Pour éviter l’inflation, le gouvernement anglais choisit le rationnement contre l’avis de Keynes. Que propose-t-il  à la place ? Notamment réduire la demande en l’ajustant à l’offre par l’augmentation des impôts (particulièrement pour les riches, il est vrai, mais pas seulement) ce qui aurait deux avantages : limiter le rationnement et laisser les consommateurs libres de leur choix de consommation (Hayek lui-même approuvait les recommandations de son ennemi préféré, c’est dire !). De plus, cette politique faciliterait la sortie de guerre, l’obsession de Keynes dès 1940. Elle limiterait le risque d’inflation. De fait, le rationnement a été maintenu en Angleterre  jusqu’à la fin des années 1940…

De même qu’au début des années 1940 les keynésiens purs et durs avaient moins bien compris que Keynes lui-même  la rupture provoquée par la guerre, les économistes « keynésiens » d’aujourd’hui (fraichement reconvertis parfois) ont une fâcheuse tendance à rester campés sur une position pré-Covid-19.

À cette époque, c’est-à-dire  il y a moins de trois mois -autant dire un siècle !- , le ralentissement d’une croissance soutenue à bout de bras par la politique monétaire, pouvait certes justifier des politiques budgétaires plus actives qui s’affranchiraient de l’ « orthodoxie budgétaire ». Le FMI et Christine Lagarde ne se lassaient-ils pas des gouvernements qui attendaient un peu trop de la seule politique monétaire ?

Pourtant la crise économique qui se dessine nous  rapproche davantage de 1940 que des années 1930 ce qui n’est d’ailleurs pas une bonne nouvelle.

Quelle sera donc la sortie de crise sanitaire puisque telle est la question ?

Pour Esther Duflo et bon nombre d’économistes, ce sera une insuffisance de la demande. La perte de revenu et la mise au chômage des travailleurs conduiraient à un scénario « grande récession », ce qui justifierait des politiques de relance dont on ne sait si elles se situeraient dans le moment  « Rooseveltien » (augmentation des impôts, sur les « riches ») ou dans le moment « Keynésien » 1936 (déficit budgétaire assumé). Les deux, mon Général, croit-on comprendre en écoutant l’économiste du MIT.

Mais l’insuffisance de la demande est-elle le premier défi qu’affrontera l’économie mondiale post-Covid ? Ne risque-t-on pas plutôt, transitoirement peut-être, un excès plutôt qu’une insuffisance de demande ? La production ne prendra-t-elle pas un certain temps avant de se rétablir et répondre à une demande qui pourrait exploser. Les ménages -sinon les entreprises (reconstitution des stocks pour certaines d’entre elles,…)-  de facto rationnés pendant la période de confinement ne pourraient-ils pas  provoquer un choc positif de demande, éventuellement amplifié par un besoin de compensation qui favoriserait une consommation boulimique.

On ne peut y échapper. La réduction « exogène » de l’offre doit conduire à une réduction de la demande. Si, aujourd’hui, le confinement assure cet ajustement, il n’en sera pas de même une fois celui-ci levé.

Préserver le pouvoir d’achat est pourtant  une obligation sociale et politique. Il préserve surtout le potentiel de production en limitant les faillites et les licenciements ce qui n’est pas rien. Néanmoins, soutenir ce traitement social de la crise, peut-être même l’intensifier, ne doit pas nous empêcher d’en évaluer les risques, notamment un excès de demande par rapport à une offre transitoirement insuffisante.

La réponse « keynésienne » (version 1940) à cette surchauffe serait une hausse des impôts qui viserait un spectre relativement large de ménages -puisqu’il s’agirait de contenir la demande et non, comme chez Esther Duflo, de financer le déficit- avec éventuellement, comme Keynes le concédait en 1940, la promesse d’un remboursement futur. L’acceptabilité de ce type de mesure est pourtant loin d’être acquise, tout particulièrement en France qui a toutes les raisons de redouter une explosion sociale.

L’absence de médicaments peut certes tuer le malade, mais trop peut le tuer tout autant, par empoisonnement ou par effets secondaires. La « relance » entendue comme un déficit budgétaire est inévitable même si elle est plus subie que choisie. Elle accompagne toutes les guerres. Mais mal dosée et mal ciblée, elle a aussi accompagné beaucoup de souffrances et de désastres d’après-guerre.

En rajouter encore en confondant la crise actuelle avec celle des années 1930, et en menant des politiques « keynésiennes » de relance (au sens de 1936) pour répondre à une crise de demande qui n’est pas avérée, serait contre-productif avec de sérieux risques d’inflation qu’une possible « déthésaurisation » de l’épargne accumulée par les ménages pourrait encore amplifier.

Et si relance de la demande  il doit y avoir, elle devra attendre que la production ait retrouvé sa capacité d’y répondre.

On savait depuis longtemps que l’économie n’était pas une science exacte et que ses prévisions ne valaient pas toujours mieux qu’un tirage aléatoire.  On savait aussi qu’elle pouvait se tromper de diagnostic. On ne se consolera pas en constatant que l’épidémiologie ne fait guère mieux.


[1] (https://www.project-syndicate.org/commentary/keynes-how-to-pay-for-war-against-covid19-by-robert-skidelsky-2020-03)

L’avenir des traités commerciaux

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En savoir plus

Le libéralisme des traités commerciaux est un malentendu qui s’est confirmé paradoxalement avec la libéralisation des échanges sur une base certes multilatérale mais aussi, pour les pays en développement, unilatérale. Auparavant, l’expérience des années 1930 avait promu une conception opposée qui voyait dans les traités bilatéraux des « blocs protectionnistes ». Les États-Unis ne considéraient-ils pas l’Europe comme une « forteresse » ?

Quel est l’avenir des traités commerciaux  ?

Le soutien politique ou populaire à de tels traités est très léger et leur prolifération dans les années 1990-2000 est un sujet d’étonnement. Les « mondialistes » commencent à en percevoir les limites quand les « alter-mondialistes » et la société civile persistent à n’y voir qu’un approfondissement de la mondialisation en ignorant ou en sous-estimant ses effets protectionnistes soit par les restrictions qu’ils introduisent, soit par les règles d’origine.

Les offensives de Donald Trump pourraient contribuer à réhabiliter la vision protectionniste des traités commerciaux. Si l’ALENA, le premier grand accord commercial d’après-guerre des États-Unis, accompagnait l’ouverture du Canada et du Mexique aux exportations américaines et leur insertion dans une chaîne régionale de valeur, notamment dans l’automobile, sa renégociation, conclue sous l’épée de Damoclès de « sanctions commerciales » en accentue les effets protecteurs : règles d’origine extrêmement contraignantes, respect du droit des travailleurs et normes salariales.

Progressivement, les futurs accords commerciaux pourraient être davantage justifiés par la volonté de réguler  le commerce et de facto, de le limiter que ce soit, par exemple, pour durcir le droit de propriété intellectuelle comme le souhaitent les industries de haute technologie ou imposer des normes environnementales ou de travail comme l’exige la société civile.  

A la marge d’une exposition : Samuel Courtauld, Bloomsbury et les Keynes

Depuis le 20 février et jusqu’au 17 juin, la Fondation Louis Vuitton présente 110 œuvres impressionnistes ayant appartenues à l’industriel Samuel Courtauld.

Bien qu’à Londres, l’Institut Courtauld soit installé sur le Strand, en plein cœur de la ville, le nom de son bienfaiteur est assez largement ignoré. Ce qui est moins connu encore sont ses liens avec le groupe de Bloomsbury et son amitié avec l’économiste John Maynard Keynes et son épouse, Lydia Lopokova. Il a connu cette dernière lorsqu’elle dansait encore dans les « ballets russes » de Diaghilev. D’ailleurs, si Courtauld n’avait pas été marié à Elizabeth, plus couramment surnommée Lil, il l’aurait peut-être épousée ! En effet, l’industriel n’était pas seulement collectionneur de tableaux. Il aimait aussi les femmes et les voitures de luxe. Plus tard, il revendra d’ailleurs sa Rolls Royce à Keynes ce qui lui vaudra les moqueries un peu jalouses de sa grande amie, Virginia Woolf.

La suite sur The Conversation

Références :

Carter Miranda, Anthony Blunt. His Lives, London : MacMillan, 2001.

Hill Polly & Richard Keynes, Lydia and Maynard. Letters between Lydia Lopokova and John Maynard Keynes, London : André Deutsch, 1989

Mackrell Judith, The Bloomsbury Ballerina: Lydia Lopokova, Imperial Dancer and Mrs John Maynard Keynes, London : Weidenfeld & Nicolson, 2008

Skidelsky Robert, John Maynard Keynes, vol. 2, The Economist as Saviour: 1920-1937, London: Macmillan

Skidelsky Robert, John Maynard Keynes, vol. 3, Fighting for Britain 1937-1946, London: Macmillan

Siroën Jean-Marc, John Maynard Keynes et le cercle des espions, The Conversation, 31 mai 2018

Pourquoi le Brexit est une impasse

Extrait de Mondialisation à la dérive. Europe sans boussole, p. 118-121

Le Royaume-Uni subira une perte plus importante que celle de l’UE. Il assumera seul des tâches auparavant confiées à Bruxelles et qui bénéficiaient d’économies d’échelle comme la politique de la concurrence, les réglementations sanitaires et, bien sûr, la politique commerciale. Elle affrontera le risque de délocalisation de ses firmes dans tous les secteurs, et pas uniquement dans le secteur financier. L’industrie britannique, qui avait connu une renaissance remarquable, stimulée par les investissements étrangers, pourrait voir sa structuration remise en cause par la rupture de la chaîne de valeur. La crise économique n’est pas inéluctable, mais les futurs gouvernements devront être très imaginatifs pour trouver une alternative qui éviterait un retour au lent déclin britannique qu’un demi-siècle plutôt, l’adhésion du Royaume Uni avait contribué à enrayer.

Car le Royaume-Uni s’est trouvé confronté à un trilemme impossible :

Le rapport de force est évidemment du côté des 27. Le RU, ne représente que 16% du PIB européen. Il est en position de demandeur vis-à-vis de tous les autres. Mais il n’est pas acquis que, pour l’Angleterre, un accord soit meilleur que pas d’accord du tout, tant pour des raisons économiques que pour des raisons politiques.

Il opte pour un Brexit « doux » de type Espace Économique Européen (EEE), marché commun sans union douanière. Elle impose une liberté de circulation des personnes plus ou moins limitée, mais perpétue une grande partie des contraintes rejetées par les électeurs comme la contribution au budget européen et l’adaptation aux règles européennes. La possibilité de négocier des traités est également fortement réduite car le RU serait contraint d’imposer à ses partenaires potentiels le respect des normes et des réglementations européennes. En cas d’Union douanière, alternative à l’EEE, le Royaume-Uni ne pourrait plus négocier ses propres accords commerciaux éteignant ainsi la flamme mondialiste des pro-Brexit. Les pertes économiques seraient contenues mais la perte politique serait maximale. Non seulement le Brexit ne répondrait pas au slogan de ses partisans – « Take back control » (Reprenons le contrôle), mais il l’inverserait puisque le Royaume-Uni ne participerait plus à la prise de décisions qui pourtant les concernent. Il n’aurait plus de Commissaires, plus de députés et, à terme, plus de fonctionnaires européens …

Il opte pour un Brexit « dur » limité à un traité de libre-échange de type CETA avec la Canada. Le vote britannique est respecté, le Royaume redevient libre de ses accords commerciaux, mais la perte économique est élevée. L’Angleterre, compétitive et excédentaire dans les services, devra renoncer au libre-accès au marché européen notamment pour les services financiers. Pour exporter ses marchandises vers l’Europe elle devra respecter des règles d’origine qui contraindront ses approvisionnements en biens intermédiaires et compliqueront la négociation d’accords commerciaux avec le reste du Monde. Les firmes implantées en Grande-Bretagne seraient alors encouragées à se délocaliser dans l’Union européenne. Ces mêmes règles d’origine imposeront à la Grande-Bretagne de rétablir une frontière entre les deux Irlande où entre celle-ci et la Grande-Bretagne, si l’Irlande du Nord devait acquérir un statut d’autonomie douanière. La province pourrait rester dans le marché unique mais se rapprocherait ainsi d’une réunification dont ne veulent à aucun prix les Unionistes nord-irlandais.

Finalement, il n’est même pas certain que cette dernière solution soit très sensiblement préférable à celle d’une absence d’accord. L’Union Européenne appliquerait alors au Royaume-Uni ses tarifs NPF (nation la plus favorisée), les mêmes que ceux appliqués aux pays non liés par un traité commercial, comme les Etats-Unis ou la Chine. Quant à elle, le Royaume-Uni devrait sans doute reprendre la grille tarifaire de l’Union Européenne pour ne pas avoir à négocier ses droits à l’OMC, ce qui ne l’empêcherait pas d’appliquer, des droits plus faibles. Assez paradoxalement, peut-être, l’UE pourrait trouver dans une Grande-Bretagne isolée un allié pour défendre le multilatéralisme, seule option pour un pays brutalement dépouillé de ses accords commerciaux. À l’inverse, L’UE pourrait devoir affronter les attaques prédatrices d’un Singapour atlantique, dont rêvent les libertariens pro-Brexit et qui manierait tous les dumpings qu’ils soient sociaux, environnementaux ou fiscaux… Mais la Grande-Bretagne n’est ni un îlot des Caraïbes, ni une ville-État asiatique et elle n’aurait sans doute pas les moyens politiques, économiques et financiers de mener cette guerre.

Aucune des voies qui viennent d’être évoquées ne bénéficie d’un soutien politique suffisant et même si le gouvernement britannique trouvait la combinaison complexe qui lui conférerait un soutien interne minimal, il est très improbable que l’Union Européenne accepte des dispositions tordues qui remettraient en cause ses principes. De fait, la meilleure solution pour le Royaume-Uni serait sans aucun doute – humiliation suprême – de renoncer au Brexit. Mais arriverait-elle à préserver l’influence qu’elle exerçait autrefois sur l’Europe et qui avait freiné les velléités fédéralistes et poussé l’Union vers un libéralisme thatchérien?

Les Gilets jaunes. Un populisme à la Française ?

Assurément, le mouvement des gilets jaunes est divers. On a certes relevé le compagnonnage de circonstance qui réunit des modérés ulcérés et des radicaux exaltés, des timides désinhibés et des extravertis en quête d’un quart-d’heure de célébrité, des fieffés réactionnaires et des révolutionnaires irréductibles. Il n’en demeure pas moins, que grâce aux effets mimétiques d’une étrange alchimie sociale, les profils-types des femmes et des hommes en jaune ont pu dégager des dominantes.

Le mouvement des gilets jaunes surfe bien sur la vague populiste qui inonde l’Europe et le Monde . Mais il n’est pas dépourvu d’une certaine originalité.

On y retrouve en effet ce rejet de la complexité qu’ évoqueraient les élites pour mieux embrouiller et enfumer le peuple. Ce déni acquis, tout ou presque devient simple et possible. Les contradictions sont assumées, parfois même théorisées : abaisser les taxes et augmenter les services publics, déplorer la démission de Nicolas Hulot mais refuser la taxe carbone, réclamer la démocratie directe mais se désengager des résultats électoraux, abolir la pauvreté par des mesures qui aggraveraient pourtant sa principale cause, le chômage. Les exigences contradictoires, loin de s’annuler, s’agrègent alors pour afficher un consensus mou ou chacun, gilet jaune ou sondé, pourrait se reconnaître.

Le populisme c’est la récusation d’une élite et de ses serviteurs, vendus ou serviles, qui se gaveraient sur le dos des petits. Comme il laisse aux individus la liberté de tracer les contours de l’oligarchie honnie, le populisme peut ratisser large. On n’en sait d’ailleurs pas plus sur ce qu’est le peuple. Quoiqu’il en soit, la volonté populaire a la légitimité de délégitimer les autres pouvoirs. La démocratie devient « illibérale » ce qui la dénature puisqu’elle ouvre la porte à une dictature de la majorité sur les minorités. Pourtant, comme le disait Albert Camus « La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité« . Dans les pays gouvernés par des populistes, comme la Pologne, la Hongrie, la Turquie ou la Russie, les contre-pouvoirs furent les premiers visés et souvent les premiers sanctionnés : la justice, les cours constitutionnelles, les ONG, les syndicats et … la presse, ce « quatrième pouvoir » qui en revendiquant son indépendance devient la cible de tous les populismes. C’est au peuple et à ses réseaux sociaux -ou à son guide- de dire ce qui est « fake news » et ce qui ne l’est pas. Certains gilets jaunes ont confirmé leur populisme en s’attaquant à cette presse, par ailleurs très peu complaisante à l’égard du pouvoir en place, qui a pourtant offert au mouvement une caisse de résonance entendue bien au-delà de nos frontières.

Sans grande surprise, la composition sociologique des « gilets jaunes » est conforme à celle observée ailleurs. Le mouvement a été dominé par des classes moyennes qui se situent autour du revenu médian (environ 1700 euros par mois et par personne), le seuil de pauvreté étant fixé, très arbitrairement d’ailleurs, à 60% de ce niveau. Les chômeurs en déshérence, les citadins syndiqués habitués aux grands défilés ou les banlieusards des cités périphériques promptes à s’échauffer, ont bien moins fréquenté les ronds-points que les employés, les petits patrons ou les retraités. L’histoire nous apprend certes que les émeutes, et plus encore les révolutions, sont davantage menées par les classes moyennes que par les plus déshérités. Quoiqu’il en soit, la population des gilets jaunes ressemble fort à la sociologie des électeurs américains, polonais ou brésiliens qui ont porté au pouvoir des leaders populistes.

Cette classe moyenne se plaint, souvent à raison, de travailler dur sans pourtant se préserver des « fins de mois » difficiles. Une fois prises en compte les dépenses « pré-engagées » (loyers, traites, abonnements, transport…) le revenu qui reste (dit « arbitral ») devient très sensible aux prix, taxes incluses qui, lorsqu’ils augmentent (tabac, essence,…) rapprochent les classes moyennes de la pauvreté, c’est-à-dire du déclassement (voir notre article). Paradoxalement, lutter contre la pauvreté en exonérant les moins favorisés d’impôts sur le revenu, de taxe d’habitation ou de CSG, entretient la frustration des classes moyennes qui n’en profitent pas. La hausse du salaire minimum, par sa portée symbolique, est perçue comme une déchéance par les travailleurs qui, tout en n’en profitant pas, rejoignent la caste inférieure des « smicards ». Pire encore, une grande partie de la classe moyenne est considérée comme trop riche pour bénéficier des avantages sociaux réservés aux plus pauvres, mais pas assez pour bénéficier des niches fiscales. Coincée par cet entre-deux, elle supporterait la plus grande part d’une fiscalité qui les appauvrit. Si les « gilets jaunes » se sont bien gardés de dénoncer les bénéficiaires, réels ou supposés, de ces transferts -les chômeurs, les immigrés, les retraités pauvres- beaucoup n’ont pu s’empêcher de dénoncer l’assistanat ou d’insister sur le fait qu’eux, qui travaillent durs, ne voient pas leurs efforts récompensés ni même reconnus ce qui, de fait, n’est pas faux.

Si le mouvement des gilets jaunes peut être qualifié de populiste, il n’en est pas moins original.

Dans la plupart des pays gagnés par les populistes, c’est l’offre politique incarnée par un leader charismatique qui a révélé une demande qui restait sous-jacente. En France, cette offre politique existait bien et pesait même très lourdement sur la vie politique depuis une bonne trentaine d’années. Mais ce ne sont pas les partis populistes constitués, de droite ou de gauche, qui ont directement déclenché, ni même manipulé, le mouvement. Si les gilets jaunes devaient se transformer en mouvement politique, celui-ci s’ajouterait aux partis politiques existants. Ce nouveau mouvement pourrait alors être comparé aux « cinq étoiles » italiennes. Il ne lui manquerait qu’un leader qui reprenne le rôle joué par Beppe Grillo. On soulève là une autre originalité qui n’en est peut-être pas une, la méfiance des gilets jaunes à l’égard de « chefs » que les populistes aiment pourtant aduler. Mais si les « chefs » peuvent faire émerger des soutiens actifs, le peuple en colère peine à s’en donner (rappelons nous de la révolution française…)

Le populisme de gauche s’effondre en Amérique latine et c’est le populisme de droite et réactionnaire qui domine aujourd’hui, même si l’Europe du Sud, et particulièrement la France, trouve ses populistes à droite comme à gauche. Le Pen et Dupont Aignan d’un côté, Mélenchon de l’autre. Même si les gilets-jaunes penchent à droite, leur succès (relatif) vient du fait qu’ils ont trouvé la rhétorique qui conciliait l’inconciliable. La question de la fiscalité, qui a provoqué et entretenu la crise, en fournit un bon exemple. Le refus des impôts est marqué à droite. C’est bien la révolte fiscale des années 1970, qui préparait la révolution conservatrice (les Français diront néo-libérale) de Reagan et Thatcher. Mais la gauche, en mettant l’accent sur l’injustice fiscale plutôt que sur l’impôt, a très vite pu se fondre dans le mouvement sans se renier. Elle pouvait s’appuyer sur les opportunités offertes par la réforme du très symbolique impôt sur la fortune (ISF) et la mise en place d’une flat tax qui limite à 30% le taux d’imposition sur les revenus du capital financier. Contestée par tous, l’évasion fiscale et le comportement des GAFA soudaient le consensus. La gauche, qui avait soutenu la hausse de la fiscalité sur le carbone a contourné le piège d’un anti-écologisme fiscal en postulant, sans réelle démonstration, la complémentarité du progrès social et la lutte contre le réchauffement climatique. Elle oubliait au passage ce qu’elle avait autrefois considéré comme acquis : les comportements réagissent plutôt bien à l’évolution des prix relatifs (le fameux « signal prix ») et une taxation du carbone vaut mieux qu’une taxation du travail ou de la consommation dans son ensemble (TVA).

Cette recherche de compatibilité « rouge-brun » a également conduit à délaisser quelques grands thèmes populistes. Les « gilets-jaunes » en mettant en exergue les thèmes du pouvoir d’achat, de la justice fiscale ou des institutions ont pu délaisser les thèmes habituels de l’immigration qui inonde, de l’Europe qui brime, ou de la mondialisation qui ruine. Ces thèmes n’ont certes pas été oubliés, avec parfois quelques dérives, mais ils n’ont pas émergé, ce qui a permis de préserver la coexistence des populismes et, au-delà, de s’autoriser la sympathie de l’opposition modérée.

Ce succès est néanmoins relatif. Pour nier la complexité qui ne serait que dans la tête des élites, le populisme a besoin de boucs émissaires. Par sa position et ses maladresses, bien réelles et d’ailleurs reconnues, le Président fut un bouc émissaire idéal ce qui arrangeait bien l’opposition politique en voie de décomposition. Mais les excès et les dérives (exigence de démission, faux procès et exécution fictive, association douteuse avec Rothschild, cible traditionnelle du complotisme antisémite) ont mis en évidence les ambiguïtés d’un mouvement exposé aux dérives.

Quoiqu’il en soit, le mouvement des gilets jaunes a mis en évidence les failles de notre système fiscal et redistributif. Si les facilités accordées au « riches » pour contenir leurs impôts ont fortement contribué à la croissance des inégalités (d’ailleurs plus modérée en France que dans la plupart des autres pays) et peuvent être légitimement critiquées pour cela, on aurait tort d’ignorer les effets nocifs d’inégalités plus « horizontales », c’est-à-dire  entre individus proches en termes de revenu et de niveau de vie, provoquées par d’absurdes effets de seuil. Ces planchers et plafonds peuvent ainsi aller jusqu’à abaisser le revenu net (après impôts et transferts sociaux) quand les revenus du travail augmentent. C’est donc la logique même du système fiscal qui, parce qu’il ne parvient plus à assumer ses fonctions progressives et redistributrices, doit être revu en profondeur. Un revenu universel intégré à l’impôt (on pourrait oser le terme d’impôt négatif s’il n’avait pas été proposé par le sulfureux ultra-libéral Milton Friedman …) est une piste.