Esther Duflo, « Un grand moment keynésien ». Oui, mais lequel ?

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Ce matin, 31 mars 2020, sur les antennes de France Inter, Esther Duflo a affirmé et réaffirmé que nous étions dans un « grand moment keynésien ».

Pour beaucoup, y compris pour notre talentueuse Prix Nobel, ce « moment keynésien » ne peut être que celui  d’un retour redouté au chômage de masse dû à une insuffisance de la demande. La politique économique adéquate serait alors  « keynésienne » et passerait par une augmentation des dépenses publiques pour soutenir la demande.

Avant de passer à la critique, un petit aparté. Contrairement à ce qui est souvent affirmé ou sous-entendu, y compris par quelques brillants économistes, le « new deal » rooseveltien n’est pas la relance « keynésienne ». On sait d’ailleurs  que le Président américain ne supportait pas l’économiste anglais qui ne manquait pas de le critiquer. Roosevelt, tout comme son Secrétaire au Trésor, Morgenthau Jr, étaient en effet acquis à l’orthodoxie de l’équilibre budgétaire : l’augmentation des dépenses publiques devait être financée par l’impôt (d’où les taux marginaux très élevés qu’on ne manque plus de rappeler) alors que Keynes, au contraire considérait le déficit même pas comme un mal nécessaire mais comme consubstantiel à la relance.  De fait, l’Amérique du New Deal avait replongé en 1937.

Pourtant, comme l’a rappelé récemment le biographe de Keynes, Lord Skidelsky[1],  il existe un autre grand moment « keynésien », un peu oublié mais sans doute plus pertinent aujourd’hui. C’est celui de la mise en place d’une économie de guerre. On doit alors remiser la Théorie générale (1936) pour ouvrir How to Pay for the War (1940) qui en prend l’exact contrepied. Comme aurait dit Keynes lui-même (mais c’est une citation sans doute apocryphe) : « Quand les faits changent, je change d’idée. Et vous, que faites-vous, Monsieur? ».

Qu’est-ce qui aurait donc changé entre les années 1930 et 1940 ? Tout.

Une grande partie des travailleurs a quitté les usines pour l’armée. Le chômage s’est évanoui et les capacités de production sont insuffisantes pour produire à la fois « le beurre et les canons ».  L’Angleterre ne produit pas assez de beurre et se languit des livraisons américaines de canons. En d’autres termes, la question économique n’est plus l’insuffisance de la demande mais son excès, non par rapport aux besoins des individus, bien sûr, mais relativement aux exigences d’une économie de guerre où les capacités de production sont contraintes et préemptées. Pour éviter l’inflation, le gouvernement anglais choisit le rationnement contre l’avis de Keynes. Que propose-t-il  à la place ? Notamment réduire la demande en l’ajustant à l’offre par l’augmentation des impôts (particulièrement pour les riches, il est vrai, mais pas seulement) ce qui aurait deux avantages : limiter le rationnement et laisser les consommateurs libres de leur choix de consommation (Hayek lui-même approuvait les recommandations de son ennemi préféré, c’est dire !). De plus, cette politique faciliterait la sortie de guerre, l’obsession de Keynes dès 1940. Elle limiterait le risque d’inflation. De fait, le rationnement a été maintenu en Angleterre  jusqu’à la fin des années 1940…

De même qu’au début des années 1940 les keynésiens purs et durs avaient moins bien compris que Keynes lui-même  la rupture provoquée par la guerre, les économistes « keynésiens » d’aujourd’hui (fraichement reconvertis parfois) ont une fâcheuse tendance à rester campés sur une position pré-Covid-19.

À cette époque, c’est-à-dire  il y a moins de trois mois -autant dire un siècle !- , le ralentissement d’une croissance soutenue à bout de bras par la politique monétaire, pouvait certes justifier des politiques budgétaires plus actives qui s’affranchiraient de l’ « orthodoxie budgétaire ». Le FMI et Christine Lagarde ne se lassaient-ils pas des gouvernements qui attendaient un peu trop de la seule politique monétaire ?

Pourtant la crise économique qui se dessine nous  rapproche davantage de 1940 que des années 1930 ce qui n’est d’ailleurs pas une bonne nouvelle.

Quelle sera donc la sortie de crise sanitaire puisque telle est la question ?

Pour Esther Duflo et bon nombre d’économistes, ce sera une insuffisance de la demande. La perte de revenu et la mise au chômage des travailleurs conduiraient à un scénario « grande récession », ce qui justifierait des politiques de relance dont on ne sait si elles se situeraient dans le moment  « Rooseveltien » (augmentation des impôts, sur les « riches ») ou dans le moment « Keynésien » 1936 (déficit budgétaire assumé). Les deux, mon Général, croit-on comprendre en écoutant l’économiste du MIT.

Mais l’insuffisance de la demande est-elle le premier défi qu’affrontera l’économie mondiale post-Covid ? Ne risque-t-on pas plutôt, transitoirement peut-être, un excès plutôt qu’une insuffisance de demande ? La production ne prendra-t-elle pas un certain temps avant de se rétablir et répondre à une demande qui pourrait exploser. Les ménages -sinon les entreprises (reconstitution des stocks pour certaines d’entre elles,…)-  de facto rationnés pendant la période de confinement ne pourraient-ils pas  provoquer un choc positif de demande, éventuellement amplifié par un besoin de compensation qui favoriserait une consommation boulimique.

On ne peut y échapper. La réduction « exogène » de l’offre doit conduire à une réduction de la demande. Si, aujourd’hui, le confinement assure cet ajustement, il n’en sera pas de même une fois celui-ci levé.

Préserver le pouvoir d’achat est pourtant  une obligation sociale et politique. Il préserve surtout le potentiel de production en limitant les faillites et les licenciements ce qui n’est pas rien. Néanmoins, soutenir ce traitement social de la crise, peut-être même l’intensifier, ne doit pas nous empêcher d’en évaluer les risques, notamment un excès de demande par rapport à une offre transitoirement insuffisante.

La réponse « keynésienne » (version 1940) à cette surchauffe serait une hausse des impôts qui viserait un spectre relativement large de ménages -puisqu’il s’agirait de contenir la demande et non, comme chez Esther Duflo, de financer le déficit- avec éventuellement, comme Keynes le concédait en 1940, la promesse d’un remboursement futur. L’acceptabilité de ce type de mesure est pourtant loin d’être acquise, tout particulièrement en France qui a toutes les raisons de redouter une explosion sociale.

L’absence de médicaments peut certes tuer le malade, mais trop peut le tuer tout autant, par empoisonnement ou par effets secondaires. La « relance » entendue comme un déficit budgétaire est inévitable même si elle est plus subie que choisie. Elle accompagne toutes les guerres. Mais mal dosée et mal ciblée, elle a aussi accompagné beaucoup de souffrances et de désastres d’après-guerre.

En rajouter encore en confondant la crise actuelle avec celle des années 1930, et en menant des politiques « keynésiennes » de relance (au sens de 1936) pour répondre à une crise de demande qui n’est pas avérée, serait contre-productif avec de sérieux risques d’inflation qu’une possible « déthésaurisation » de l’épargne accumulée par les ménages pourrait encore amplifier.

Et si relance de la demande  il doit y avoir, elle devra attendre que la production ait retrouvé sa capacité d’y répondre.

On savait depuis longtemps que l’économie n’était pas une science exacte et que ses prévisions ne valaient pas toujours mieux qu’un tirage aléatoire.  On savait aussi qu’elle pouvait se tromper de diagnostic. On ne se consolera pas en constatant que l’épidémiologie ne fait guère mieux.


[1] (https://www.project-syndicate.org/commentary/keynes-how-to-pay-for-war-against-covid19-by-robert-skidelsky-2020-03)

Fake news : Keynes a revêtu un gilet-jaune

On attribue à Keynes cette phrase : « quand les faits changent, je change d’avis. Et vous que faites-vous, Monsieur ? ».

Il aurait été souhaitable que Eric Berr, Virginie Monvoisin, Jean-François Ponsot et Gregory Vanel s’inspirent de ce pragmatisme avant de publier Relire Keynes à la lumière des « gilets jaunes » dans Les échos du 8 janvier.

Respect des faits : « Toute économie moderne fait face à des défis majeurs : chômage de masse, hausse des inégalités, instabilité financière et insoutenabilité de la croissance. » écrivent-ils. Hausse des inégalités ? Sans aucun doute, encore faut-il s’entendre sur sa nature, sa quantification et ses effets. Instabilité financière ? Oui, hélas, encore faut-il se souvenir que les marchés financiers se nourrissent des titres de la dette publique. Insoutenabilité de la croissance ? à voir et, d’ailleurs, ce n’était pas l’avis de Keynes qui avait abjuré son malthusianisme de jeunesse (les faits, toujours les faits). Mais chômage de masse, non, trois fois non ! Pourtant c’est bien pour le combattre que sont censées s’appliquer les politiques généralement qualifiées de « keynésiennes ».

Dans les années 1930, le chômage avait atteint jusqu’à 25% de la population active. Mais les faits des années 30 ne sont pas ceux d’aujourd’hui, loin de là ! Le chômage provoqué par la grande récession de 2008 a été absorbé dans la plupart des économies « modernes » (sans que je sache très bien qui est moderne et qui ne l’est pas) et c’est même plutôt le suremploi qui pose aujourd’hui un problème à des pays comme les Etats-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne ou le Japon. Certes, quelques pays comme l’Italie, l’Espagne ou … la France restent à la traîne ce qui pose de vraies questions. On peut reprendre la rengaine de statistiques qui masquent la précarité, le temps partiel et les bas salaires mais de là à affirmer que le plein emploi serait une illusion statistique et que les pays « modernes » connaîtraient un chômage de masse ! Dans tous les pays « modernes » la création d’emplois l’emporte largement sur les destructions. Même en France qui, en partie pour des raisons démographiques, conserve néanmoins chômage « conjoncturel » de 2 ou 3 % (en étant plutôt large), ce qui n’est pas rien mais pas suffisant pour évoquer un chômage « de masse ». Les 6% qui restent sont davantage imputables à des transitions technologiques, territoriales, digitales ou environnementales et à un chômage « frictionnel » (temps de passage d’un emploi à un autre) qu’à une demande insuffisante. Seules des politiques de long terme sont alors adaptées en espérant que nous ne serons pas tous morts lorsque les résultats pourront être constatés, à condition, bien sûr, qu’elles soient engagées…

Dans les années 1930, l’essentiel du chômage était de toute évidence conjoncturel et on pouvait donc légitimement s’attendre à ce qu’une injection de revenu puisse relancer la demande et donc la production, tout particulièrement dans les nouvelles industries comme l’automobile. Plus de pouvoir d’achat c’était la relance assurée des usines Ford. Depuis, les « fuites » keynésiennes loin de se colmater se sont élargies et une relance budgétaire n’aurait qu’un effet mineur sur la croissance et l’emploi non seulement parce que les effets multiplicateurs se perdraient dans les importations et, sans doute, dans l’épargne, mais aussi parce que la cible, les travailleurs victimes de la crise, est étroite. Une partie de la demande se porterait sur des secteurs qui peinent déjà à recruter (restauration, bâtiment,…). Notons d’ailleurs que si les déficits budgétaires sont aujourd’hui possibles avec des taux d’intérêt bas c’est parce que le Monde connait un excédent d’épargne et permet la mobilité des capitaux. Ce sont des pays comme la Chine, le Japon ou l’Allemagne qui financent les déficits américains, grecs ou français.

Puisque l’article inclut les « gilets jaunes » dans son titre, remarquons que ceux-ci ont moins exigé la hausse du pouvoir d’achat dans l’intention de résorber le chômage que pour mieux boucler leurs fins de mois. Cette revendication certes légitime, ne peut pas, pour autant, être présentée comme un retour à Keynes sans faire insulte à la pensée complexe et pragmatique du grand économiste. Les chômeurs ont d’ailleurs moins rempli les ronds-points que les salariés, commerçants, auto-entrepreneurs qui se désolaient parfois de l’ « assistanat » dont pouvaient bénéficier les chômeurs.

Respect des faits encore : « le personnel politique et leurs conseillers économiques rejettent l’idée de politiques contracycliques. » Comment peut-on écrire une chose pareille quand, pour contrer une crise « keynésienne », la France a laissé filer un déficit budgétaire de 7% du PIB en 2009 (12% au Royaume-Uni, 12,5% aux Etats-Unis) ! Même la vertueuse Allemagne avait crevé le plafond des 3%. Comment ignorer qu’entre 2007 et 2018, la part de la dette publique française est passée de 65% à quasiment 100% en 2018 (de 100% à 130% en Italie et de 36% à 98% en Espagne). Difficile d’affirmer alors que « le personnel politique » aurait ignoré ces moyens de « limiter l’impact des cycles ». Avec le recul, on s’aperçoit d’ailleurs que ce ne sont pas toujours les pays qui ont le plus augmenté leur dette et le plus longtemps maintenu leur déficit qui se sont le mieux sorti de la crise.

Les faits encore et toujours. Comment peut-on déplorer un rejet de politiques contracycliques quand les banques centrales des pays industriels, la Federal Reserve comme la BCE, ont vu leur bilan quadrupler en moins de dix ans et maintiennent des taux d’intérêt extrêmement bas (voire négatifs) ? Certes ces politiques monétaires non conventionnelles sont plus monétaristes que keynésiennes. Elles n’en sont pas moins « contracycliques » même si le débat sur policy mix doit rester ouvert.

Rappelons aussi que « contracyclique » ne fonctionne pas à sens unique. L’épithète signifie aussi qu’en période de croissance c’est un excédent budgétaire et une réduction de la dette qui est attendue, d’autant plus d’ailleurs qu’on s’approche du plein emploi. Si on peut accuser « le personnel politique et leurs conseillers économiques » de rejeter « l’idée de politiques contracycliques. », c’est plutôt en période de relance que l’accusation doit être portée. Aujourd’hui, l’homme politique qui doit être mis en cause est justement celui qui sert de modèle à certains gilets jaunes ou à leurs soutiens, l’inévitable Donald Trump, leur ami. Il mène une politique pro-cyclique irresponsable, qui associe une croissance forte et une politique budgétaire expansionniste et nous prépare ainsi une belle crise financière.

Lors d’une discussion avec des économistes américains, Keynes avait constaté avec dépit que ses chers collègues étaient bien plus keynésiens que lui. Si, de son vivant, on faisait dire au maître de Cambridge bien autre chose que ce qu’il pensait, que dire presque soixante-treize ans après sa mort….