Guerre commerciale : la surprise des exportations chinoises en 2025

Jean-Marc Siroën

15 janvier 2026
Réponses aux questions de Atlantico

1/ La guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis aura eu des effets surprenants : la Chine affiche en effet un record en matière d’exportation en 2025, malgré une réduction de ses exportations vers les Etats-Unis. Quelle est l’ampleur exacte de cette situation et comment expliquer cet effet inattendu ?

En 2025 les exportations chinoises ont augmenté de 6,1 % et les importations de seulement 0,5 %, d’où un excédent inédit de la balance commerciale qui frise les 1 200 milliards de dollars.

Ces résultats seront interprétés comme un succès de l’économie chinoise. Paradoxalement, ils révèlent aussi ses faiblesses. Ces chiffres montrent qu’en Chine, les excédents de production continuent d’augmenter. La machine à produire s’est emballée et le gouvernement chinois a été pour l’instant incapable de la maîtriser comme il a été incapable de relancer la consommation qui aurait pourtant permis d’absorber une part plus grande du surplus créé. Les firmes sont donc réduites à brader leurs produits et le gouvernement à maintenir ses subventions tout en maintenant un yuan sous-évalué.

2/ Dans quelle mesure faut-il penser que la guerre commerciale imposée à la Chine par les Etats-Unis peut avoir des conséquences sur le reste du monde et notamment sur l’Europe ? Vers quels marchés la Chine a-t-elle le plus diversifié ses exportations et faut-il craindre, de ce fait, des tensions commerciales sur certains marchés locaux ?

En 2025 les exportations chinoises vers les Etats-Unis ont diminué d’environ 20 %. Ce chiffre peut néanmoins être trompeur. Une partie des exportations chinoises pourraient bien transiter plus ou moins clandestinement (ou avec des transformations mineures) via des pays tiers moins touchés par la hausse des droits de douane américains pour finalement atteindre… les Etats-Unis.

Quoi qu’il en soit, l’augmentation de l’excédent commercial signifie bien que la Chine a plus que compensé la baisse d’exportations vers les Etats-Unis en les augmentant vers les autres parties du monde. L’Europe n’a pas été la plus touchée : les exportations chinoises vers l’Union européenne ont « seulement » augmenté de 6 % contre 26 % vers l’Afrique, 13 % vers l’Asie du Sud-Est et 7 % vers l’Amérique latine. L’Union européenne représente environ 15 % des exportations chinoises sachant que la part de la Chine dans les exportations mondiales est aussi de 15 %, il n’y aurait donc pas de surexposition de l’Union. Si l’Europe est concernée, elle n’est donc pas la principale victime de la réorientation des exportations chinoises.

3/ L’Europe est-elle seulement en mesure de résister à l’inondation probable de son marché par des produits chinois venant concurrencer la production européenne ? Quelles sont les mesures qu’elle se doit d’appliquer pour s’en sortir ?

Pour l’instant, l’inondation est, nous l’avons vu, relativement contenue en Europe ce qui n’enlève rien aux défis plus structurels que devra affronter l’industrie européenne notamment dans les secteurs d’avenir où la Chine a pris une (grande) longueur d’avance (automobiles électriques, batteries, composants électroniques, etc.). Certes, même si la compétitivité-prix chinoise est en partie due aux problèmes structurels de son économie, elle chamboule certains secteurs de l’économie européenne.

L’Europe dispose d’instruments pour limiter les importations chinoises « déloyales ». Ses instruments de défense commerciale ont été renforcés ces dernières années pour mieux se protéger contre le dumping ou les subventions. À l’heure actuelle, une dizaine de produits sont concernés (lames d’étain, fibre de verre, conserves de maïs, pneumatiques pour bus et camions,…) ce qui n’est évidemment pas à la hauteur du défi. L’Union européenne peut également faire appliquer les clauses de sauvegarde même si, pour respecter les règles de l’OMC, celles-ci ne s’appliquent pas à un pays mais à un produit (comme aujourd’hui certains produits de l’industrie sidérurgique).

Si les instruments existent donc, ils sont trop ciblés pour renverser la vapeur. Par ailleurs, ils sont lourds à mettre en œuvre. Enfin, leur efficacité est douteuse. Ainsi les droits sur les panneaux solaires chinois, en augmentant leur prix, ont ralenti le développement de l’énergie solaire sans pour autant sauver les producteurs européens.

Par ailleurs, l’Union s’est dotée d’un instrument dit d’anti-coercition pour dissuader les pays qui utiliseraient le commerce afin d’imposer un changement dans les politiques de l’UE (par exemple conditionner le commerce à une attitude restrictive vis-à-vis de Taïwan) mais actuellement ce serait plutôt contre les Etats-Unis que cet instrument tout neuf pourrait théoriquement être utilisé. On peut néanmoins douter qu’Ursula von der Leyen fasse appel à cet instrument qui serait perçu comme une déclaration de guerre autant par la Chine que par les Etats-Unis.

Reste la négociation directe. D’une part, l’accès au marché européen est un argument de poids à opposer à la Chine qui de son côté, n’hésiterait pas à agiter la menace d’une restriction à l’exportation de produits stratégiques comme les terres rares et de plus en plus, des produits de haute technologie.

4/ Donald Trump a tenté de contraindre la Chine à travers l’utilisation de tarifs douaniers coercitifs, sans pour autant parvenir à réduire son taux d’exportations global. Il semble aussi perdre, en interne, le soutien du patronat américain. Que dire de la politique économique, du président américain ?

Le moins que l’on puisse dire, est que Donald Trump a manié les droits de douane avec légèreté avec une compréhension très intuitive, et donc erronée, de ses effets.

Donald Trump est le contraire d’un libéral. Depuis Montesquieu, tous les économistes libéraux ont fondé leur doctrine sur la dénonciation du mercantilisme. Or, Donald Trump en coche toutes les cases. Pour lui, le commerce est un jeu à somme nulle gagnant-perdant, avec une vision des rapports internationaux très éloignée des « mœurs douces » de Montesquieu, par ailleurs défenseur, sinon inventeur, de la séparation des pouvoirs. Les Etats-Unis avaient été les premiers à introduire ce principe sacro-saint dans une constitution. C’est un principe, qu’en matière commerciale, comme pour le reste, Donald Trump ignore. La Cour Suprême devrait lui rappeler bientôt que la politique commerciale est, pour l’essentiel, une compétence du législatif et pas de l’exécutif donc du Président. Dans les autres domaines, ce n’est pas un désengagement de l’État qu’on observe mais au contraire une intervention directe du Président dans à peu près tous les domaines économiques, notamment en multipliant les pressions ou les arrangements entre amis avec les grandes firmes américaines de haute technologie tout particulièrement. En matière monétaire, un des grands principes du libéralisme était de respecter a minima l’indépendance de la Banque centrale. On voit ce qu’il en est aujourd’hui avec les opérations de déstabilisation du Président de la Fed, Jerome Powell.

Ces entorses aux règles pouvaient passer auprès de l’opinion publique et des acteurs économiques tant qu’ils donnaient des résultats. Pour l’instant, ils ne sont pas probants et certain pas à la hauteur des promesses électorales de Donald Trump. La désaffectation croissante ne peut donc pas être considérée comme une surprise.

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