Brexit : une usine à gaz explosifs

Première réaction au texte adopté ce 17 octobre par le Conseil européen qui permettrait d’échapper au No Deal s’il était accepté par les Communes (ou par référendum, qui sait ?). Ce texte est un rafistolage, une usine à gaz et peut-être même à gaz explosif.

Le texte initialement accepté par Theresa May est repris. Seules l’annexe sur l’Irlande et la déclaration politique sont modifiées. En d’autres termes, l’Irlande du Nord restera bien un territoire douanier à part relevant du marché unique européen. La province irlandaise constituera néanmoins un territoire douanier autonome qui formera à terme une Union douanière avec la Grande-Bretagne. En soi, c’est un assemblage plutôt baroque…

Pendant la période de transition qui durera un an ou vraisemblablement beaucoup plus, rien ne sera vraiment changé, la Grande-Bretagne restant dans une Union douanière avec l’Union européenne. Mais après….

Les frontières extérieures de l’Union ne passeront pas entre les deux Irlande. C’est l’île dans son ensemble qui constituera le point d’entrée des biens importés des pays tiers. Pour les biens débarqués en Irlande du Nord, il reviendra aux douaniers britanniques de faire le tri entre ce qui restera à coup sûr en Irlande du Nord et qui se verra appliquer les droits britanniques et ceux qui « risquent » de passer au Sud et à qui appliqueraient les droits européens. Les exportations britanniques vers l’Irlande du Nord se verraient appliquer le même régime, mais les contrôles pourraient se faire au Royaume-Uni. Bien entendu, les critères qui permettront d’apprécier les risques restent à négocier.

C’est accorder une très grande confiance aux douanes britanniques d’autant plus qu’aussi subtils soient les futurs critères du « risque » ils auront peu de chance d’être à la hauteur des firmes multinationales et des trafiquants qui se rejoignent dans l’art de contourner les textes et les territoires. De plus, pour les entreprises, l’entrée en Irlande du Nord étant plus compliquée sera aussi plus coûteuse. C’est, ce que les économistes appellent une « perte sèche ».

Le régime douanier de l’Irlande du Nord sera inédit : appartenance à la fois au marché intérieur européen et à l’Union douanière britannique. La première situation n’est pas explicitement reprise dans le texte du 17 octobre puisqu’elle était prévue dans le texte antérieur. Il y aura donc liberté de circulation entre les deux Irlande sans droits de douane et avec des normes qui grosso modo sont celles appliquées sur la marché intérieur. L’Union douanière entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne est en revanche affirmée. La première sera partie prenante des traités commerciaux qui pourraient être conclus par la seconde. Si, par exemple, un traité de libre échange devait être signé avec les États-Unis (après la période de transition, ce sera possible) l’Irlande du Nord appliquerait des droits nuls aux importations américaines ce qui rendrait le détournement de trafic via la République d’Irlande encore plus tentant et la nécessité de règles d ‘origine extrêmement strictes que les douaniers britanniques accepteraient de vérifier avec zèle. On ne prend pas beaucoup de risques en prédisant que les négociations à venir risquent d’être bien difficiles et, en portant son regard encore plus loin, on peut d’ores et déjà annoncer l’ouverture dans cinq, dix ou vingt ans d’un débat sur une Europe passoire entretenue par la perfide Albion…

Mais le marché intérieur britannique lui-même est exposé. Ce n’est sans doute pas une grave préoccupation pour Boris Johnson qui s’est dit prêt à ouvrir son marché au Monde entier, mais qu’en sera-t-il vraiment ? En effet, les produits originaires de l’Union européenne ou de pays tiers une fois entrés en Irlande du Sud pourraient transiter par l’Irlande du Nord pour se déverser en Grande-Bretagne. Certes le problème pourrait être plus ou moins résolu avec l’Europe si un traité de libre-échange était finalisé et avec le reste du Monde si le Royaume s’ouvrait à tous les vents renouant ainsi avec son glorieux passé (plus mythique d’ailleurs que réel), mais on n’en est pas encore là.

Il faut bien le reconnaître, la défense du marché intérieur de l’Union européenne ressort affaibli de l’accord et la volonté légitime d’échapper à un No Deal catastrophique a sans doute conduit à glisser la poussière sur le tapis en se disant qu’il serait bien temps par la suite d’achever le balayage… C’est d’ailleurs toujours un peu comme ça que s’achèvent les négociations et c’est aussi pour ça qu’assez souvent l’histoire les juge sévèrement.

Nomination de Kristalina Georgieva. Pourquoi le FMI est-il toujours dirigé par un (e) Européen(ne)?

La nouvelle Directrice Générale du FMI, Kristalina Georgieva

Ce 25 septembre 2019, le conseil d’administration du Fonds Monétaire International a choisi une économiste bulgare, Kristalina Georgieva, pour succéder à Christine Lagarde à la tête de l’institution.

Le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale furent créés par les accords de Bretton Woods en juillet 1944. Il faudra attendre néanmoins la Conférence de Savannah en mars 1946 pour que les « détails » soient définitivement réglés : localisation des institutions, profil des futurs dirigeants et … rémunération.

Mais ce qui intéresse les Etats-Unis à Bretton Woods, c’est le FMI dont les statuts définissent le système monétaire international et donc l’hégémonie du dollar. La Banque Mondiale doit certes aider à la reconstruction, mais ce n’est qu’un complément utile et peu stratégique. Le sujet, introduit tardivement dans l’ordre du jour, permet surtout aux Américains d’isoler l’indomptable négociateur anglais, John Maynard Keynes qui se voit confier la Présidence de la Commission chargée de discuter ses statuts . Ils verrouillent ainsi d’autant mieux la Commission en charge du FMI et présidée par Harry Dexter White, assisté d’un autre fonctionnaire du Trésor, Edward Bernstein.

Harry Dexter White n’était que l’assistant du Secrétaire au Trésor et Président de la Conférence, Henry Morgenthau Jr. Mais l’histoire a davantage retenu son nom que celui de son Ministre, ami intime du couple Roosevelt. White s’était très vite imposé comme l’inspirateur du nouveau système monétaire international que les Etats-Unis fonderaient sur les décombres de l’ancien étalon-or. Dès 1943, le « plan White » s’oppose au plus ambitieux « plan Keynes », mais tous les deux reconnaissent la nécessité de créer une organisation internationale dans le cadre des Nations Unies plus chères d’ailleurs à Roosevelt qu’à Churchill….

White est le grand vainqueur de Bretton Woods et, en quittant le Mount Washington Hotel qui accueillait la Conférence, tous les participants étaient convaincus qu’il serait le premier Directeur Général du FMI.

Non seulement, White ne sera pas désigné, mais les Etats-Unis se résigneront à nommer un Européen, le Belge Camille Gutt. Ils se satisferont de la Direction de la Banque Mondiale. Le fameux « accord tacite » vient de là.

Que s’était-il donc passé de si grave pour justifier l’éviction de White, célébré encore aujourd’hui, avec Keynes, comme le père fondateur du FMI ?

White sera certes nommé au Conseil d’administration, mais presque par erreur. Depuis de nombreuses années quelques personnalités, comme l’universitaire Adolf Berle, proche conseiller de Roosevelt, avaient été avertis par des transfuges que de hauts fonctionnaires insoupçonnables étaient des agents d’influence et des informateurs du GRU et du NKVD, les deux agences de renseignement de l’Union soviétique. Deux administrations étaient particulièrement concernées : le Département d’Etat et le Trésor. Des listes circulaient où apparaissait souvent le nom de Harry Dexter White. Le FBI du terrible Edgar Hoover, était informé mais, étrangement, cet anti-communiste convulsif, sans doute vexé de ne pas avoir démasqué lui-même les traîtres, avait préféré le déni. Une fois la guerre achevée, deux listes finissent pourtant par attirer l’attention : celle que Berle avait dressée en 1939 et fondée sur la confession d’un ancien agent, Wittaker Chambers et celle plus récente d’Elizabeth Bentley qui avait servi d’agent de liaison. Non seulement White apparaît mais avec lui plusieurs hauts fonctionnaire du Trésor qu’il avait lui-même embauché et dont beaucoup, six au total, l’avaient accompagné à Bretton Woods dont le présumé chef de réseau Nathan Silvermaster.

Le FBI se met donc au travail et met en place une surveillance serrée de Harry Dexter White, de son épouse et de ses deux filles . Le 1 er février 1946, quelques semaines avant l’ouverture de la Conférence de Savannah prévue le 8 mars, Edgar Hoover transmet au Président et au Secrétaire d’Etat James F. Byrnes un mémorandum accusateur contre White et le réseau Silvermaster auquel il appartiendrait. Le document est retransmis à au Secrétaire au Trésor, Fred Vinson. Les allers-retours prennent du temps. Pas assez pour bloquer la nomination de White à la Direction Générale du FMI mais trop pour empêcher une nomination au Conseil d’administration approuvée par le Congrès.

Deux ans plus tard, en août 1948, White mourra d’un arrêt cardiaque trois jours après avoir tenté de convaincre une Commission du Congrès de son innocence et subi les assauts d’un jeune représentant hargneux, Richard Nixon.

Simultanément, dans le cadre du programme Venona, les cryptographes déchiffraient les messages envoyés des pays alliés vers l’URSS où White apparaît plusieurs fois sous un nom codé.

Quelques années plus tard, la Commission Mac Carthy mettra en cause Truman qui avait nommé White au Conseil d’administration du FMI en toute connaissance des soupçons qui pesaient sur lui. Il s’en expliquera. Vraisemblablement, il n’avait pas eu connaissance sinon du projet Venona, du moins des décryptages en cours. Ainsi, la CIA, le FBI et même les MI5 (contre-espionnage) et MI6 (espionnage) anglais, eux mêmes gangrenés par des espions soviétiques (Guy Burgess et Kim Philby connaissaient Venona) en auraient ainsi su plus que le Président Truman lui-même !

Toujours est-il que grâce à l’espionnage soviétique et aux maladresses de Hoover, le FMI a toujours été dirigé par un Européen. Pour combien de temps encore ?

Brexit : l’impossible négociation

Britain’s Northern Ireland Secretary Julian Smith (L) and Britain’s Prime Minister Boris Johnson arrive at Stormont House, Belfast for talks on July 31, 2019. / AFP / POOL / –

Ici et là, dans la presse et les réseaux sociaux, au moment même où le nouveau Premier Ministre britannique ignore superbement la Commission européenne et les dirigeants européens, certains commentateurs, généralement assez peu europhiles, appellent à la réouverture des négociations afin d’éviter un No Deal catastrophique pour tous et, en premier lieu, pour l’Union Européenne.

Ils font bien entendu le jeu de Boris Johnson dont la stratégie est justement de présenter l’Union Européenne comme une institution arrogante et punitive. Et si une frontière devait être rétablie entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord, ce ne serait pas de son fait -il vient de le promettre (il est vrai que les promesses de Boris sont, comme le disait ma grand-mère, des promesses d’ivrogne)- car les douaniers seraient du côté de la République d’Irlande, donc de l’Union Européenne. Car telle est sa tactique : rendre le No Deal destructeur pour l’Union en la forçant à rétablir une frontière dont l’Irlande ne veut pas. Selon lui, cette menace devrait faire céder l’Europe.

Et il est vrai qu’en cas de No Deal, l’Union Européenne ne pourra échapper au rétablissement d’une frontière. Pourquoi ? Pour que le Monde entier ne fasse pas transiter ses marchandises par l’Irlande du Nord pour se déverser sur le marché européen via la République d’Irlande.

Les commentateurs qui entretiennent la flamme borissienne en dénonçant l’intransigeance de l’Union européenne laissent croire que celle-ci est fermée à toute négociation. C’est vrai pour l’accord de sortie, ça ne l’est pas pour la déclaration politique qui prépare une future négociation sur les relations futures avec l’Union européenne. Entre les deux, une Union douanière serait maintenue évitant de rétablir une frontière entre les deux Irlande.

L’accord de sortie signé par Theresa May et rejeté par trois fois prévoit un engagement de backstop c’est-à-dire un non rétablissement de la frontière ce qui pérenniserait l’Union douanière entre le Royaume et l’Union Européenne. Or, pour les Brexiters, la sortie du Royaume-Uni avait justement pour avantage de lui faire retrouver l’indépendance de sa politique commerciale, négocier avec le Monde -particulièrement le Commonwealth- ses propres traités commerciaux ce qui lui serait interdit dans une Union Douanière où la politique commerciale envers les pays tiers est commune. C’est d’ailleurs cela qui permet de s’affranchir des frontières. Sur ce point, les Brexiters n’avaient pas tort. Le backstop rend difficile d’autres solutions que l’Union douanière.

L’Union Européenne avait-elle le choix ? Non. Elle est partie prenante de l’accord du Vendredi Saint (1998) qui prévoyait l’abolition de la frontière entre les deux Irlande. Oublier le backstop, c’était non seulement renier ses engagements mais se désolidariser d’un pays membre, la République d’Irlande. Ce n’est pas punir l’Angleterre que de faire en sorte que son choix ne fasse pas éclater l’Union (mais on comprend que cette perspective réjouisse nos commentateurs eurosceptiques qui n’attendent que cela).

Les commentateurs qui feignent de jeter un regard condescendant sur le Royaume et critique sur l’Union oublient pourtant deux choses.

La première est qu’une partie importante de la classe politique anglaise -travaillistes, libéraux, une partie des conservateurs- s’accommoderait très bien d’une Union douanière avec l’Union Européenne. Si les négociations entre Theresa May et les travaillistes ont échoué c’était parce qu’une partie de sa majorité refusait cette option.

La seconde est que, quoiqu’en disent les commentateurs condescendants, il existe des solutions qui restent accessibles puisque négociables dans le cadre des futures négociations. La plus évidente est de faire de l’Irlande du Nord un territoire douanier autonome (comme le sont déjà plusieurs possessions de la couronne comme les iles anglo-normandes ou l’ile de Man) lui permettant de rester dans une Union douanière, la Grande Bretagne (avec ou sans l’Ecosse, mais c’est une autre histoire) mettant en place un autre régime : traité de libre-échange ou pas de traité du tout…. Certes, cette solution impliquerait d’établir une frontière entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne et donc fractionner davantage le Royaume-Uni. Mais le No Deal risque de conduire à une coupure plus franche encore et peut-être même plus brutale. Cette option raisonnable avait été proposée par l’Union Européenne mais refusée par Theresa May qui avait besoin des députés irlandais unionistes pour conserver sa majorité. Cette solution reste accessible dans la négociation « post-deal ».

Le problème n’est donc pas l’entêtement et l’intransigeance de l’Union européenne, mais dans la crise politique que traverse le Royaume après un référendum qu’avait accepté David Cameron pour … la prévenir.

Le fiasco des méga-accords commerciaux

Accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur

Extrait de « Mondialisation à la dérive. Europe sans boussole« 


Le charme de l’alternative bilatérale au système multilatéral d’après-guerre s’est révélé illusoire. Les deux modes de négociation se heurtent aux mêmes blocages, notamment la crainte, avérée ou fantasmée, d’effets destructeurs sur l’économie nationale, l’emploi ou l’environnement et, de plus en plus, les réflexes identitaires et nationalistes de pays qui voient dans tout accord commercial un abandon de souveraineté. …

Paradoxalement, l’activisme intégrateur des années 1990-2000 soutenu par la prolifération des traités bilatéraux de plus en plus « profonds » a parfois laissé échapper quelques effluves de « non-discrimination » et donc de multilatéralisme. Car les mesures d’intégration profonde « à l’intérieur des frontières » sont plus difficiles à discriminer que celles « à la frontière ».  On peut différencier les droits de douane ou les règles d’origine mais pas les réglementations. Un pays pourra assez difficilement introduire dans son droit de la concurrence ou dans son droit du travail des mesures qui ne s’appliqueraient qu’aux pays partenaires. Lorsque, dans le CETA, le Canada s’engage auprès de l’Union Européenne à ratifier les conventions de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), le bilatéral se mue en multilatéral.

Dans ce cas, l’intégration profonde relativise la question traditionnelle des effets de détournement. De ce point de vue, mais de ce point de vue seulement, les accords d’intégration profonde développent, mais un peu malgré eux, une forme nouvelle de multilatéralisme.

Les dirigeants des anciens leadeurs, les Etats-Unis, l’Union Européenne et aussi, dans une certaine mesure, les deux autres membres de l’ancienne Quadrilatérale, le Canada et le Japon, ne s’y sont pas trompés.

Longtemps, ces quatre pays avaient pris soin d’éviter de négocier entre eux, même si dans les années 1990 un projet de partenariat transatlantique avait été esquissé par le Commissaire en charge du Commerce, le britannique Leon Brittan. Comme tout britannique conservateur d’hier et d’aujourd’hui, il cultivait le fantasme churchillien d’une « relation particulière » entre les Etats-Unis et l’Angleterre qu’il désirait porter au niveau européen. On en était resté là.

Pour les Etats-Unis comme pour l’Union Européenne, la montée des pays émergents et, en tout premier lieu de la Chine, et l’affaiblissement du soutien politique aux accords multilatéraux – le cycle de Doha -, ont affaibli le pouvoir de leadeurship qu’ils exerçaient jusqu’alors. La stratégie du Président Obama (2009-2017), en ligne avec celle de ses prédécesseurs, est appropriée par les Commissions Barroso (2004-2014). Il s’agit de promouvoir un « post- multilatéralisme » qui contournerait une OMC défaillante, rivée à une conception trop étroite des relations commerciales, incapable de se saisir des sujets de l’ancienne économie, comme la concurrence, les investissements ou les marchés publics et moins encore des thèmes de la nouvelle comme le commerce électronique ou la protection des données. Plus grave encore, peut-être, l’OMC ne répondrait plus aux inquiétudes de la société civile notamment en ce qui concerne les droits sociaux, les questions environnementales ou la sécurité alimentaire.

Mais comment promouvoir le post-multilatéralisme sans pour autant rejeter les valeurs multilatérales, fondées sur la recherche de compromis et la valorisation d’intérêts partagés ? La réponse sera : par des méga-accords commerciaux de la « nouvelle génération » qui établiraient de nouvelles normes sur de nouveaux sujets. Ils s’imposeraient à tous dès lors que cumulés, ils représenteraient l’essentiel du commerce international. Les pays récalcitrants, la Chine d’abord mais aussi l’Inde ou le Brésil, n’auraient plus d’autre choix que de s’y rallier par « effet domino », universalisant ainsi les nouvelles règles du jeu du commerce international.

C’est ainsi que l’administration Obama s’engage dans des négociations avec quelques pays de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation) pour s’élargir progressivement à 12 pays d’Asie ou d’Amérique[i]. Si la Chine ou l’Inde ne sont pas partie prenante, les pays concernés représentent 40% du PNB mondial et 30% des exportations de marchandises. Bien que l’Accord de partenariat transpacifique (TPP) soit signé le 4 février 2016, le Président Trump ne demandera pas sa ratification au Congrès. L’exécutif avait de toute façon peu de chances de l’obtenir quel qu’ait été l’élu(e). 

Le deuxième méga-accords entre l’Union Européenne et les Etats-Unis – 27% des exportations mondiales de marchandises – n’a pas mieux abouti. Le « Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement » («Transatlantic Trade and Investment Partnership » ou TTIP), parfois rabaissé dans ses ambitions sous l’appellation de « Traité de libre-échange transatlantique » (Transatlantic Free Trade Area ou TAFTA), ambitionnait une « intégration profonde » en intégrant des sujets comme l’investissement, les marchés publics, la concurrence, les normes de travail, l’environnement, les indications géographiques, le rapprochement des législations (notamment dans les services financiers) et des normes techniques. Mais ce projet, très mal préparé et présenté encore plus maladroitement, et qui ambitionnait de ronger le noyau dur des protections, s’est vite heurté à des impasses. Chaque partie avait beaucoup à demander à l’autre, mais trop peu à lui concéder. L’Europe n’accepterait jamais des poulets trempés dans l’eau de javel et les Etats-Unis des fromages non pasteurisés. Il n’y avait pas de grain à moudre et, avant même l’élection de Donald Trump, la négociation mal engagée avait dû être suspendue. C’est en effet en août 2016 que le gouvernement allemand, immédiatement suivi du gouvernement français, annonçait l’échec de facto des négociations.

Du côté européen, la vision « post-multilatérale » des relations économiques internationales devait intégrer la quatrième et la septième puissance commerciale, c’est-à-dire le Japon et le Canada (les Etats-Unis et l’Union Européenne ayant chacun un accord avec la sixième, la Corée du Sud et la huitième, le Mexique).

L’Accord économique et commercial global (AEGC) entre l’Union européenne et le Canada (Comprehensive Economic and Trade Agreement ou CETA) est donc lui aussi un accord de «nouvelle génération ». Signé le 30 octobre 2016, il reste à ratifier même s’il est entré « provisoirement » et partiellement en vigueur le 21 septembre 2017.

Engagé en 2013, l’Accord de partenariat privilégié avec le Japon (Japan-EU Free Trade Agreement ou JEFTA) a été finalisé en décembre 2017 et va lui aussi au-delà des questions strictement commerciales en intégrant notamment les « sujets de Singapour » (concurrence, investissement, marchés publics) ou la protection des données. Ratifié en décembre 2018, sa partie commerciale entre en vigueur en février 2019.

Pour l’avenir des relations économiques internationales, la conclusion la plus importante est pourtant l’échec relatif du passage au « post-multilatéralisme », promu par Obama et qui pariait sur l’effet-domino. L’élection de Donald Trump n’a fait que précipiter la mort d’un malade à l’agonie : son prédécesseur n’avait pas réussi à faire ratifier le TPP avant son départ et « sa » candidate Hillary Clinton, qui l’avait autrefois porté comme Secrétaire d’État, le rejetait maintenant.  Les onze autres pays signataires dans le traité ont certes confirmé leur engagement dans ce traité ; adapté à la marge, et rebaptisé Accord de Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP)[ii], entré en vigueur le 30 décembre 2018 pour les six premiers pays l’ayant ratifié (Canada, Australie, Japon, Mexique, Nouvelle-Zélande et Singapour) qui ont par ailleurs ratifié (Canada, Japon, Mexique), signé (Singapour) un accord avec l’Union Européenne. Mais hors les Etats-Unis, cette sympathique détermination n’est pas à la hauteur du défi.

Du côté européen le TTIP avait davantage été porté par l’ancienne Commission Barroso que par la nouvelle Commission Juncker qui en a hérité et a d’abord dû répondre à la bronca de la société civile qui se plaignait de l’opacité des négociations. Elle l’a moins été encore par les responsables politiques. La Chancelière allemande notamment, s’est révélée plus méfiante qu’enthousiaste.

Ce ne sera donc pas par la voie des méga-accords que le système international se réformera.

Les dispositions non traditionnelles introduites dans les accords visaient certes à favoriser la mondialisation en libéralisant de nouveaux domaines mais d’autres mesures devaient aussi répondre aux opinions publiques en les rassurant sur le respect des droits des travailleurs ou sur l’engagement environnemental. Mais l’équilibre n’a pas été trouvé. Les opinions publiques ont surtout retenu que les régulations « à l’intérieur des frontières » remettaient en cause la souveraineté nationale en matière de lois et de normes protectrices, quelles que soient les précautions plus ou moins adroites introduites dans les textes et généralement non contraignantes. La société civile a d’ailleurs beaucoup moins contesté les dispositions strictement commerciales, comme la baisse des droits de douane, que les questions relatives au règlement des différends entre les firmes multinationales et les États, le risque de moins-disant en matière de normes sanitaires ou sociales ou le risque d’abaissement du « principe de précaution ».


[i] États-Unis, Canada, Mexique, Chili, Pérou, Japon, Malaisie, Vietnam, Singapour, Brunei, Australie et Nouvelle-Zélande

[ii] En Anglais Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP)

Comprendre le protectionnisme de Donald Trump

Extrait de « mondialisation à la dérive. Europe sans boussole » (commander sur http://www.amazon.fr)

Donald Trump a réveillé la tentation protectionniste des Républicains. Il l’a même exaltée. Mais il ne l’a pas créée. Il redonne vie à une idéologie plus unilatérale qu’isolationniste et qui n’aime porter son regard que sur l’Amérique. Ce libéral issu d’un pays si peu impliqué dans la mondialisation, dénie au marché et au capitalisme mondial le droit de réallouer les productions dans les régions où elles seront les plus efficaces. C’est la mondialisation de la chaîne de valeur qu’il attaque en espérant bien que ses menaces protectionnistes favoriseront la relocalisation d’activités égarées en Asie ou en Europe. Tel était bien l’objet de la renégociation de l’ALENA qui a surtout abouti au durcissement des règles d’origines.

Le Président Trump ne s’intéresse au Monde qu’attiré par quelque bénéfice à saisir. Il rompt ainsi non seulement avec l’internationalisme démocrate, mais aussi avec l’intermède « néo-conservateur » de George Bush Jr qui conférait à l’Amérique la mission d’apporter l’économie de marché et la démocratie aux pays qui ignoraient ses vertus. Le slogan de Donald Trump, « America First » est ainsi repris d’une multitude de « comités » ou de partis éphémères qui ont en commun un isolationnisme qui ne se dissimule plus derrière le pacifisme, comme en 1940, le « comité America First » de Charles Lindbergh. Mais Donald Trump propage une vision plus cynique selon laquelle l’Amérique gaspillerait sa puissance en cédant trop aisément aux autres au lieu de la mettre au service des seuls intérêts de l’Amérique. Il puise sa science dans son passé de businessman qui, assuré de son expérience dans les affaires, se voit extraordinaire négociateur y compris avec Vladimir Poutine, Xi Jinping et Kim Jong-un, plus d’ailleurs qu’avec Angela Merkel ou Justin Trudeau !

Le « multilatéralisme » issu de l’après-guerre repose sur le postulat d’un jeu « gagnant-gagnant » qui impose des règles stables et négociables. À contrario, l’ « unilatéralisme » de Donald Trump ne croit qu’à la fatalité d’un jeu gagnant-perdant. « Nous faisons autant de perte que l’étranger fait de gain » disait déjà, quatre siècles plus tôt, le mercantiliste Antoine de Montchestien (1575-1621) dans son Traité d’économie politique. Si l’« internationalisme » hérité de Wilson ou de Roosevelt considère que ce qui est mauvais pour le Monde risque fort de l’être aussi pour l’Amérique, l’ unilatéralisme de Trump postule que ce qui est bon pour le Monde est nécessairement mauvais pour les Etats-Unis. Comme tout mercantiliste primaire, l’abyssal déficit commercial américain, qui se situe autour de 800 milliards de dollars, serait la preuve de leur statut de perdant alors même que leur puissance les prédestine à être « gagnants ». Dès lors « Les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner » comme il l’affirme dans un de ses tweets qui, peut-être, restera dans l’histoire.

Le raisonnement ne se contente pas d’être faux : c’est un contresens et une erreur d’analyse qui risque, cette fois, de faire payer au Monde les inconséquences de la politique économique américaine. Le déficit commercial américain, d’ailleurs à moitié couvert par son excédent dans les services, est dû au simple fait que l’Amérique dépense plus qu’elle ne produit. Elle doit donc s’endetter pour couvrir la différence, ce qui ne lui pose aucun problème puisque le Monde achète, vend et prête en dollars. C’est grâce à son hégémonie monétaire que l’Amérique peut donc offrir durablement à ses citoyens plus qu’ils ne produisent quitte, parfois, à ce qu’ils s’endettent au-delà de toute raison et déclenchent des crises financières mondiales, comme en 2007 avec la crise des subprimes. Les autres pays déficitaires n’ont pas cette chance.

Le déficit américain est ainsi la preuve de son hégémonie, pas de sa faiblesse. Quant aux pays excédentaires – l’Allemagne, la Chine, …- le statut de « gagnant » que leur confère Donald Trump signifie seulement qu’ils se privent en dépensant moins qu’ils ne produisent. Ils dégagent ainsi un surplus qui financera … le déficit américain et l’endettement des ménages.

C’est aussi parce que les Etats-Unis ont cette capacité de créer la monnaie internationale que le Président Trump peut impunément creuser son déficit budgétaire en abaissant spectaculairement les impôts. Cette politique fera bondir une dette publique qui devrait atteindre rapidement 120% du PIB et … creuser le déficit commercial. N’importe quel économiste sait que si l’effet sur la croissance est quasi immédiat, ce qui permettra au Président d’afficher des résultats économiques remarquables, il crée d’autant plus de déséquilibres que l’économie américaine est déjà en croissance et en quasi-plein emploi. Dans une économie en surchauffe, les Etats-Unis s’endetteront davantage, certes, mais avec des taux d’intérêt à la hausse qui contraindront les autres pays à les suivre ou à accepter la fuite des capitaux et la dépréciation de leur monnaie. La politique américaine a déjà plongé dans la crise des pays émergents fragiles comme la Turquie, l’Afrique du Sud, le Brésil ou l’Argentine.

Les guerres commerciales de Trump : haro sur le multilatéralisme

Donald Trump a été élu sur un programme protectionniste. À la surprise presque générale, il a commencé à l’appliquer. La négociation du Traité transatlantique (Transatlantic Trade and Investment Partnership – TTIP) avec l’Union européenne (UE) n’avait pourtant pas attendu son élection pour être suspendue et l’accord de Partenariat Trans-Pacifique (TPP), signé sous l’administration Obama, avait peu de chances d’être un jour ratifié par le Congrès. Mais de là à dénoncer puis renégocier les traités de libre-échange avec le Canada et le Mexique (ALENA), la Corée, et à se lancer dans une guerre tarifaire contre la Chine et ses alliés canadiens, européens ou japonais, il y avait un pas à franchir.

Le terme de guerre commerciale implique un affrontement qui, pour ne pas être sanglant, n’en est pas moins farouche. Les décisions prises par Trump en 2018 furent-elles des déclarations de guerre ? Oui, en ce sens que les engagements, accords, traités internationaux étaient sinon violés du moins contournés ou dénaturés, appelant soit des soumissions (Corée, Mexique et finalement, Canada) soit des représailles.

La suite

Brexit : la face cachée de l’Union douanière

L’Union douanière préconisée par les travaillistes, séduisante a priori, est peu envisageable dans la réalité. Certes elle a l’avantage de maintenir des échanges sans droits de douane entre le RU et l’UE et ainsi d’éviter le retour des frontières « dures ». Mais vis-à-vis des pays tiers le RU devra s’aligner sur la politique commerciale de l’UE ce qui, en soi, suffit à le rendre difficilement acceptable. Mais ce n’est pas tout. On oublie d’autres conséquences : au nom de l’Union douanière, le RU devra laisser entrer librement les biens importés des pays avec lesquels l’UE a un accord commercial (entre autres : Mexique, Canada, Corée, Afrique du Sud, Turquie,… y compris les pays en développement qui incluent d’anciennes colonies britanniques) mais sans réciprocité. En effet, le RU n’a pas -pour l’instant- d’accord avec ces pays qui ne sont nullement engagés par le deal et il n’est pas certain que le Ministre du Commerce ait beaucoup avancé pour conclure très vite des accords UE-compatibles. Les exportations du RU supporteront donc le droit de douane OMC  (dit NPF) de ces pays partenaires de l’UE dont resteront évidemment exonérés les pays de l’UE. On comprend à la fois que les hard-brexiters s’excitent et que d’autres trouvent que vraiment, le Brexit est bien une grosse bêtise !