Jean-Marc Siroën
Réponses aux questions de Atlantico.
12 janvier 2026
- L’administration Trump présente les tarifs douaniers comme un outil central de réindustrialisation. Or l’ISM manufacturier est en contraction depuis dix mois et les nouvelles commandes reculent pour le quatrième mois consécutif. Est-ce la preuve que les tarifs produisent exactement l’effet inverse de celui recherché ? Quelle est l’ampleur des difficultés et de l’impact des tarifs sur l’industrie et l’activité manufacturière aux Etats-Unis au regard des chiffres récemment communiqués ?
L’indice ISM (ou PMI) mesure l’évolution de la production manufacturière et varie de 0 à 100. En dessous de 50, la production se rétracte, au-dessus, elle augmente. L’indice est actuellement de 47,9 et il n’a cessé de chuter depuis le début de l’année.
Avant d’évaluer les effets directs et indirects des droits de douane, il convient d’être prudent et ne pas confondre les effets immédiats de la hausse des droits de douane sur la production industrielle et leurs effets à plus long terme. La désindustrialisation et donc la réindustrialisation, ne peuvent s’apprécier que sur le long terme non seulement parce qu’on ne restructure pas un système de production avec une baguette magique mais aussi parce qu’il faut épurer la tendance des effets conjoncturels. En 2025, il y en a eu beaucoup. La hausse des droits de douane en est une parmi d’autres, souvent liés à d’autres initiatives du Président Trump comme l’annonce d’une politique anti-migratoire qui a contribué à amplifier la hausse du coût de la main-d’œuvre. L’indice ISM pour les salaires est en effet de… 58,5, donc en forte progression ce qui favorise le pouvoir d’achat, compense plus ou moins une inflation persistante et limite le tassement de la consommation, mais restreint aussi les embauches et donc la production manufacturière.
- Les entreprises américaines puisent dans leurs stocks faute de demande suffisante, tandis que les exportations restent faibles. Dans une économie aussi intégrée que celle des États-Unis, peut-on vraiment relancer l’industrie nationale en renchérissant les échanges plutôt qu’en stimulant la demande et l’investissement ?
L’ajustement des stocks est un des effets de court terme que j’évoquais. Comme les entreprises ont anticipé la hausse des droits de douane et donc le renchérissement des importations de biens intermédiaires, elles ont anticipé leurs achats. Le ralentissement de la demande a ensuite conduit au déstockage ce qui a pesé sur la production. L’effet a été d’autant plus fort que l’investissement est resté atone.
Les chiffres du solde commercial reflètent bien ces stratégies d’anticipation : le déficit a explosé en début d’année essentiellement du fait de l’envolée des importations avant la mise en place des nouveaux droits de douane. Il s’est ensuite réduit fortement et quasi mécaniquement à partir de juin pour les éviter. Pourquoi continuer à importer quand les entrepôts sont déjà pleins ?
Mais la vraie question est ailleurs. Contrairement à ce qu’avait affirmé le Président Trump, les droits de douane ont été beaucoup moins pris en charge par les exportateurs étrangers que par les entreprises américaines, les importateurs, les distributeurs et in fine les consommateurs. Autant qu’ils soient maintenus dans la durée – ce qui est loin d’être acquis -, la hausse des droits douane – par ailleurs associée à la dépréciation du dollar — augmentera le prix non seulement des biens de consommation importés mais aussi des biens intermédiaires et des biens d’investissement ce qui se répercutera sur les coûts de production.
Ces effets avaient été largement anticipés par la plupart des économistes. Le ralentissement de la production n’a donc été une (fausse ?) surprise que pour l’administration Trump.
- Quinze secteurs manufacturiers sur dix-sept sont en contraction, notamment le textile, l’habillement et le bois — précisément des secteurs que les tarifs étaient censés protéger. Quelle est l’ampleur de cette contraction et faut-il y voir l’illustration classique du fait que le protectionnisme frappe d’abord les producteurs domestiques ?
La hausse des droits de douane ne pèse pas que sur le consommateur. Elle pèse aussi sur les entreprises nationales puisqu’elles doivent supporter l’augmentation du prix des biens intermédiaires et des biens d’investissement importés, souvent sans substituts possibles. Leur compétitivité est alors atteinte et c’est d’ailleurs la raison principale pour laquelle les tentations protectionnistes passées avaient jusque-là été contenues.
Par ailleurs, la hausse des prix à la consommation provoquée par la celle des droits de douane diminue le pouvoir d’achat, donc la demande globale y compris pour les productions nationales « protégées » par les droits de douane. Pour les entreprises, il en est de même pour les biens d’investissement. Ce qui est vrai pour la demande intérieure l’est aussi pour la demande extérieure, c’est-à-dire les exportations. La hausse des coûts de production et, le cas échéant, la mise en place de mesures de rétorsions (qui, de fait, ont été assez peu nombreuses) risquent de les atteindre même si, pour le moment, cet effet apparaît assez contenu en partie grâce à la sous-évaluation du dollar.
- Bloomberg souligne que l’incertitude liée aux changements de cap commerciaux a freiné les plans d’expansion des entreprises. À quel point cette instabilité – plus que le niveau des tarifs eux-mêmes – est-elle incompatible avec toute stratégie crédible de réindustrialisation à long terme ?
L’indicateur économique le plus inquiétant pour les Etats-Unis est le quasi-effondrement de l’investissement productif, à l’exception des investissements dans l’IA. Ce simple fait répond à la question. En matière douanière comme dans beaucoup d’autres domaines l’incertitude est l’ennemi de l’investissement. L’instabilité est pourtant entretenue, non sans une certaine jubilation, par l’administration américaine. Et les Etats-Unis ne sont pas les seuls à en subir les conséquences.