Fake news : Keynes a revêtu un gilet-jaune

On attribue à Keynes cette phrase : « quand les faits changent, je change d’avis. Et vous que faites-vous, Monsieur ? ».

Il aurait été souhaitable que Eric Berr, Virginie Monvoisin, Jean-François Ponsot et Gregory Vanel s’inspirent de ce pragmatisme avant de publier Relire Keynes à la lumière des « gilets jaunes » dans Les échos du 8 janvier.

Respect des faits : « Toute économie moderne fait face à des défis majeurs : chômage de masse, hausse des inégalités, instabilité financière et insoutenabilité de la croissance. » écrivent-ils. Hausse des inégalités ? Sans aucun doute, encore faut-il s’entendre sur sa nature, sa quantification et ses effets. Instabilité financière ? Oui, hélas, encore faut-il se souvenir que les marchés financiers se nourrissent des titres de la dette publique. Insoutenabilité de la croissance ? à voir et, d’ailleurs, ce n’était pas l’avis de Keynes qui avait abjuré son malthusianisme de jeunesse (les faits, toujours les faits). Mais chômage de masse, non, trois fois non ! Pourtant c’est bien pour le combattre que sont censées s’appliquer les politiques généralement qualifiées de « keynésiennes ».

Dans les années 1930, le chômage avait atteint jusqu’à 25% de la population active. Mais les faits des années 30 ne sont pas ceux d’aujourd’hui, loin de là ! Le chômage provoqué par la grande récession de 2008 a été absorbé dans la plupart des économies « modernes » (sans que je sache très bien qui est moderne et qui ne l’est pas) et c’est même plutôt le suremploi qui pose aujourd’hui un problème à des pays comme les Etats-Unis, l’Allemagne, la Grande-Bretagne ou le Japon. Certes, quelques pays comme l’Italie, l’Espagne ou … la France restent à la traîne ce qui pose de vraies questions. On peut reprendre la rengaine de statistiques qui masquent la précarité, le temps partiel et les bas salaires mais de là à affirmer que le plein emploi serait une illusion statistique et que les pays « modernes » connaîtraient un chômage de masse ! Dans tous les pays « modernes » la création d’emplois l’emporte largement sur les destructions. Même en France qui, en partie pour des raisons démographiques, conserve néanmoins chômage « conjoncturel » de 2 ou 3 % (en étant plutôt large), ce qui n’est pas rien mais pas suffisant pour évoquer un chômage « de masse ». Les 6% qui restent sont davantage imputables à des transitions technologiques, territoriales, digitales ou environnementales et à un chômage « frictionnel » (temps de passage d’un emploi à un autre) qu’à une demande insuffisante. Seules des politiques de long terme sont alors adaptées en espérant que nous ne serons pas tous morts lorsque les résultats pourront être constatés, à condition, bien sûr, qu’elles soient engagées…

Dans les années 1930, l’essentiel du chômage était de toute évidence conjoncturel et on pouvait donc légitimement s’attendre à ce qu’une injection de revenu puisse relancer la demande et donc la production, tout particulièrement dans les nouvelles industries comme l’automobile. Plus de pouvoir d’achat c’était la relance assurée des usines Ford. Depuis, les « fuites » keynésiennes loin de se colmater se sont élargies et une relance budgétaire n’aurait qu’un effet mineur sur la croissance et l’emploi non seulement parce que les effets multiplicateurs se perdraient dans les importations et, sans doute, dans l’épargne, mais aussi parce que la cible, les travailleurs victimes de la crise, est étroite. Une partie de la demande se porterait sur des secteurs qui peinent déjà à recruter (restauration, bâtiment,…). Notons d’ailleurs que si les déficits budgétaires sont aujourd’hui possibles avec des taux d’intérêt bas c’est parce que le Monde connait un excédent d’épargne et permet la mobilité des capitaux. Ce sont des pays comme la Chine, le Japon ou l’Allemagne qui financent les déficits américains, grecs ou français.

Puisque l’article inclut les « gilets jaunes » dans son titre, remarquons que ceux-ci ont moins exigé la hausse du pouvoir d’achat dans l’intention de résorber le chômage que pour mieux boucler leurs fins de mois. Cette revendication certes légitime, ne peut pas, pour autant, être présentée comme un retour à Keynes sans faire insulte à la pensée complexe et pragmatique du grand économiste. Les chômeurs ont d’ailleurs moins rempli les ronds-points que les salariés, commerçants, auto-entrepreneurs qui se désolaient parfois de l’ « assistanat » dont pouvaient bénéficier les chômeurs.

Respect des faits encore : « le personnel politique et leurs conseillers économiques rejettent l’idée de politiques contracycliques. » Comment peut-on écrire une chose pareille quand, pour contrer une crise « keynésienne », la France a laissé filer un déficit budgétaire de 7% du PIB en 2009 (12% au Royaume-Uni, 12,5% aux Etats-Unis) ! Même la vertueuse Allemagne avait crevé le plafond des 3%. Comment ignorer qu’entre 2007 et 2018, la part de la dette publique française est passée de 65% à quasiment 100% en 2018 (de 100% à 130% en Italie et de 36% à 98% en Espagne). Difficile d’affirmer alors que « le personnel politique » aurait ignoré ces moyens de « limiter l’impact des cycles ». Avec le recul, on s’aperçoit d’ailleurs que ce ne sont pas toujours les pays qui ont le plus augmenté leur dette et le plus longtemps maintenu leur déficit qui se sont le mieux sorti de la crise.

Les faits encore et toujours. Comment peut-on déplorer un rejet de politiques contracycliques quand les banques centrales des pays industriels, la Federal Reserve comme la BCE, ont vu leur bilan quadrupler en moins de dix ans et maintiennent des taux d’intérêt extrêmement bas (voire négatifs) ? Certes ces politiques monétaires non conventionnelles sont plus monétaristes que keynésiennes. Elles n’en sont pas moins « contracycliques » même si le débat sur policy mix doit rester ouvert.

Rappelons aussi que « contracyclique » ne fonctionne pas à sens unique. L’épithète signifie aussi qu’en période de croissance c’est un excédent budgétaire et une réduction de la dette qui est attendue, d’autant plus d’ailleurs qu’on s’approche du plein emploi. Si on peut accuser « le personnel politique et leurs conseillers économiques » de rejeter « l’idée de politiques contracycliques. », c’est plutôt en période de relance que l’accusation doit être portée. Aujourd’hui, l’homme politique qui doit être mis en cause est justement celui qui sert de modèle à certains gilets jaunes ou à leurs soutiens, l’inévitable Donald Trump, leur ami. Il mène une politique pro-cyclique irresponsable, qui associe une croissance forte et une politique budgétaire expansionniste et nous prépare ainsi une belle crise financière.

Lors d’une discussion avec des économistes américains, Keynes avait constaté avec dépit que ses chers collègues étaient bien plus keynésiens que lui. Si, de son vivant, on faisait dire au maître de Cambridge bien autre chose que ce qu’il pensait, que dire presque soixante-treize ans après sa mort….

Les Gilets jaunes. Un populisme à la Française ?

Assurément, le mouvement des gilets jaunes est divers. On a certes relevé le compagnonnage de circonstance qui réunit des modérés ulcérés et des radicaux exaltés, des timides désinhibés et des extravertis en quête d’un quart-d’heure de célébrité, des fieffés réactionnaires et des révolutionnaires irréductibles. Il n’en demeure pas moins, que grâce aux effets mimétiques d’une étrange alchimie sociale, les profils-types des femmes et des hommes en jaune ont pu dégager des dominantes.

Le mouvement des gilets jaunes surfe bien sur la vague populiste qui inonde l’Europe et le Monde . Mais il n’est pas dépourvu d’une certaine originalité.

On y retrouve en effet ce rejet de la complexité qu’ évoqueraient les élites pour mieux embrouiller et enfumer le peuple. Ce déni acquis, tout ou presque devient simple et possible. Les contradictions sont assumées, parfois même théorisées : abaisser les taxes et augmenter les services publics, déplorer la démission de Nicolas Hulot mais refuser la taxe carbone, réclamer la démocratie directe mais se désengager des résultats électoraux, abolir la pauvreté par des mesures qui aggraveraient pourtant sa principale cause, le chômage. Les exigences contradictoires, loin de s’annuler, s’agrègent alors pour afficher un consensus mou ou chacun, gilet jaune ou sondé, pourrait se reconnaître.

Le populisme c’est la récusation d’une élite et de ses serviteurs, vendus ou serviles, qui se gaveraient sur le dos des petits. Comme il laisse aux individus la liberté de tracer les contours de l’oligarchie honnie, le populisme peut ratisser large. On n’en sait d’ailleurs pas plus sur ce qu’est le peuple. Quoiqu’il en soit, la volonté populaire a la légitimité de délégitimer les autres pouvoirs. La démocratie devient « illibérale » ce qui la dénature puisqu’elle ouvre la porte à une dictature de la majorité sur les minorités. Pourtant, comme le disait Albert Camus « La démocratie, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité« . Dans les pays gouvernés par des populistes, comme la Pologne, la Hongrie, la Turquie ou la Russie, les contre-pouvoirs furent les premiers visés et souvent les premiers sanctionnés : la justice, les cours constitutionnelles, les ONG, les syndicats et … la presse, ce « quatrième pouvoir » qui en revendiquant son indépendance devient la cible de tous les populismes. C’est au peuple et à ses réseaux sociaux -ou à son guide- de dire ce qui est « fake news » et ce qui ne l’est pas. Certains gilets jaunes ont confirmé leur populisme en s’attaquant à cette presse, par ailleurs très peu complaisante à l’égard du pouvoir en place, qui a pourtant offert au mouvement une caisse de résonance entendue bien au-delà de nos frontières.

Sans grande surprise, la composition sociologique des « gilets jaunes » est conforme à celle observée ailleurs. Le mouvement a été dominé par des classes moyennes qui se situent autour du revenu médian (environ 1700 euros par mois et par personne), le seuil de pauvreté étant fixé, très arbitrairement d’ailleurs, à 60% de ce niveau. Les chômeurs en déshérence, les citadins syndiqués habitués aux grands défilés ou les banlieusards des cités périphériques promptes à s’échauffer, ont bien moins fréquenté les ronds-points que les employés, les petits patrons ou les retraités. L’histoire nous apprend certes que les émeutes, et plus encore les révolutions, sont davantage menées par les classes moyennes que par les plus déshérités. Quoiqu’il en soit, la population des gilets jaunes ressemble fort à la sociologie des électeurs américains, polonais ou brésiliens qui ont porté au pouvoir des leaders populistes.

Cette classe moyenne se plaint, souvent à raison, de travailler dur sans pourtant se préserver des « fins de mois » difficiles. Une fois prises en compte les dépenses « pré-engagées » (loyers, traites, abonnements, transport…) le revenu qui reste (dit « arbitral ») devient très sensible aux prix, taxes incluses qui, lorsqu’ils augmentent (tabac, essence,…) rapprochent les classes moyennes de la pauvreté, c’est-à-dire du déclassement (voir notre article). Paradoxalement, lutter contre la pauvreté en exonérant les moins favorisés d’impôts sur le revenu, de taxe d’habitation ou de CSG, entretient la frustration des classes moyennes qui n’en profitent pas. La hausse du salaire minimum, par sa portée symbolique, est perçue comme une déchéance par les travailleurs qui, tout en n’en profitant pas, rejoignent la caste inférieure des « smicards ». Pire encore, une grande partie de la classe moyenne est considérée comme trop riche pour bénéficier des avantages sociaux réservés aux plus pauvres, mais pas assez pour bénéficier des niches fiscales. Coincée par cet entre-deux, elle supporterait la plus grande part d’une fiscalité qui les appauvrit. Si les « gilets jaunes » se sont bien gardés de dénoncer les bénéficiaires, réels ou supposés, de ces transferts -les chômeurs, les immigrés, les retraités pauvres- beaucoup n’ont pu s’empêcher de dénoncer l’assistanat ou d’insister sur le fait qu’eux, qui travaillent durs, ne voient pas leurs efforts récompensés ni même reconnus ce qui, de fait, n’est pas faux.

Si le mouvement des gilets jaunes peut être qualifié de populiste, il n’en est pas moins original.

Dans la plupart des pays gagnés par les populistes, c’est l’offre politique incarnée par un leader charismatique qui a révélé une demande qui restait sous-jacente. En France, cette offre politique existait bien et pesait même très lourdement sur la vie politique depuis une bonne trentaine d’années. Mais ce ne sont pas les partis populistes constitués, de droite ou de gauche, qui ont directement déclenché, ni même manipulé, le mouvement. Si les gilets jaunes devaient se transformer en mouvement politique, celui-ci s’ajouterait aux partis politiques existants. Ce nouveau mouvement pourrait alors être comparé aux « cinq étoiles » italiennes. Il ne lui manquerait qu’un leader qui reprenne le rôle joué par Beppe Grillo. On soulève là une autre originalité qui n’en est peut-être pas une, la méfiance des gilets jaunes à l’égard de « chefs » que les populistes aiment pourtant aduler. Mais si les « chefs » peuvent faire émerger des soutiens actifs, le peuple en colère peine à s’en donner (rappelons nous de la révolution française…)

Le populisme de gauche s’effondre en Amérique latine et c’est le populisme de droite et réactionnaire qui domine aujourd’hui, même si l’Europe du Sud, et particulièrement la France, trouve ses populistes à droite comme à gauche. Le Pen et Dupont Aignan d’un côté, Mélenchon de l’autre. Même si les gilets-jaunes penchent à droite, leur succès (relatif) vient du fait qu’ils ont trouvé la rhétorique qui conciliait l’inconciliable. La question de la fiscalité, qui a provoqué et entretenu la crise, en fournit un bon exemple. Le refus des impôts est marqué à droite. C’est bien la révolte fiscale des années 1970, qui préparait la révolution conservatrice (les Français diront néo-libérale) de Reagan et Thatcher. Mais la gauche, en mettant l’accent sur l’injustice fiscale plutôt que sur l’impôt, a très vite pu se fondre dans le mouvement sans se renier. Elle pouvait s’appuyer sur les opportunités offertes par la réforme du très symbolique impôt sur la fortune (ISF) et la mise en place d’une flat tax qui limite à 30% le taux d’imposition sur les revenus du capital financier. Contestée par tous, l’évasion fiscale et le comportement des GAFA soudaient le consensus. La gauche, qui avait soutenu la hausse de la fiscalité sur le carbone a contourné le piège d’un anti-écologisme fiscal en postulant, sans réelle démonstration, la complémentarité du progrès social et la lutte contre le réchauffement climatique. Elle oubliait au passage ce qu’elle avait autrefois considéré comme acquis : les comportements réagissent plutôt bien à l’évolution des prix relatifs (le fameux « signal prix ») et une taxation du carbone vaut mieux qu’une taxation du travail ou de la consommation dans son ensemble (TVA).

Cette recherche de compatibilité « rouge-brun » a également conduit à délaisser quelques grands thèmes populistes. Les « gilets-jaunes » en mettant en exergue les thèmes du pouvoir d’achat, de la justice fiscale ou des institutions ont pu délaisser les thèmes habituels de l’immigration qui inonde, de l’Europe qui brime, ou de la mondialisation qui ruine. Ces thèmes n’ont certes pas été oubliés, avec parfois quelques dérives, mais ils n’ont pas émergé, ce qui a permis de préserver la coexistence des populismes et, au-delà, de s’autoriser la sympathie de l’opposition modérée.

Ce succès est néanmoins relatif. Pour nier la complexité qui ne serait que dans la tête des élites, le populisme a besoin de boucs émissaires. Par sa position et ses maladresses, bien réelles et d’ailleurs reconnues, le Président fut un bouc émissaire idéal ce qui arrangeait bien l’opposition politique en voie de décomposition. Mais les excès et les dérives (exigence de démission, faux procès et exécution fictive, association douteuse avec Rothschild, cible traditionnelle du complotisme antisémite) ont mis en évidence les ambiguïtés d’un mouvement exposé aux dérives.

Quoiqu’il en soit, le mouvement des gilets jaunes a mis en évidence les failles de notre système fiscal et redistributif. Si les facilités accordées au « riches » pour contenir leurs impôts ont fortement contribué à la croissance des inégalités (d’ailleurs plus modérée en France que dans la plupart des autres pays) et peuvent être légitimement critiquées pour cela, on aurait tort d’ignorer les effets nocifs d’inégalités plus « horizontales », c’est-à-dire  entre individus proches en termes de revenu et de niveau de vie, provoquées par d’absurdes effets de seuil. Ces planchers et plafonds peuvent ainsi aller jusqu’à abaisser le revenu net (après impôts et transferts sociaux) quand les revenus du travail augmentent. C’est donc la logique même du système fiscal qui, parce qu’il ne parvient plus à assumer ses fonctions progressives et redistributrices, doit être revu en profondeur. Un revenu universel intégré à l’impôt (on pourrait oser le terme d’impôt négatif s’il n’avait pas été proposé par le sulfureux ultra-libéral Milton Friedman …) est une piste.